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Dans une contribution à un recueil dirigé par Pascal Perrineau, Le Désenchantement démocratique, Thierry Vedel dessine un panorama large sur le plan historique de la démocratie électronique, de ses origines, des différentes visions dont elle est porteuse et des questionnements qu'elle implique3. Son analyse se structure autour de trois axes qui eux-mêmes sont destinés à corriger les principaux défauts de la démocratie représentative4 :
l'information du citoyen, censée pallier le manque de transparence du jeu politique qui renvoie, selon l'auteur, à l'idéal du citoyen éclairé cher aux philosophes libéraux tels que Thomas Jefferson ;
le débat et la discussion comblant l'étroitesse voire la fermeture de l'espace public. Internet est perçu comme un espace public ouvert permettant d'accueillir « l'expression d'idées multiples et de demandes qui ne peuvent se manifester dans le cadre institutionnel et rigide de la démocratie représentative » ;
la délibération et la prise de décisions corrigeant les phénomènes de marginalisation des citoyens dans les processus décisionnels. Toujours selon l'auteur , « l'idée de démocratie électronique s'articule à la recherche d'une démocratie plus participative ou consultative par la mise en place de dispositifs ou de procédures associant davantage les citoyens à l'élaboration des politiques publiques ».
Reprenant par le menu ces trois axes, l'auteur s'interroge sur la capacité d'Internet et singulièrement du Web à répondre à ses question s : respectivement sur l'illusion d'un citoyen actif et éclairé et le mythe de la transparence politique, sur la réduction de la démocratie au débat et, enfin, sur le risque d'une société sans médiateurs, qui considère que les corps intermédiaires (partis, syndicats, médias) pervertissent le fonctionnement des systèmes politiques.
La démocratie du plugin : de l'idéal au standard
Si l'on regarde de plus près les dispositifs de démocratie électronique5 qui ont été expérimentés en France depuis le début des années 2000 – souvent des consultations dans le cadre de projets d'aménagement du territoire (routes, équipements aéroportuaires, traitement des déchets, etc.) –, on s'aperçoit que, à chaque fois, non seulement ces trois axes sont mobilisés, mais qu'ils ont donné lieu à une « mise en procédure » dans les dispositifs d'e-démocratie. Cette procéduralisation de la démocratie en ligne s'est déclinée en une séquentialisation des activités proposées dans ces dispositifs (s'informer, débattre, délibérer). Chaque axe constitue donc une étape dans une succession, qui plus est linéaire et chronologique. Il y a ainsi un temps pour l'information, un autre pour le débat et un dernier pour la prise de décision.
Conscients des principaux reproches qui leur sont adressés, les concepteurs de ces dispositifs de débat de démocratie électronique, tout en conservant cette approche procédurale, tentent d'en corriger à chaque fois les défauts liés à une telle schématisation de la vie démocratique. Les initiateurs de ces débats publics comme les agences qui les conseillent font souvent appel à des chercheurs en sciences sociales ou en sciences de l'information et de la communication et réfléchissent alors à l'outil qui permettra de répondre à ces limites : on ajoutera ici des systèmes de gestion de réputation ou de vote (rating) pour évaluer la pertinence ou l'origine de telle ou telle information, on privilégiera les outils de type wiki – qui favorisent la rédaction collective ou l'annotation de documents afin de permettre la recherche de consensus –, on mettra en place des dispositifs de type sites de réseaux sociaux pour encourager l'agrégation de collectifs permettant l'émergence d'une parole experte, pour ne citer que ces quelques exemples. Chaque étape de la procédure est alors conçue comme une « brique » logicielle qui s'articule de manière très linéaire à la précédente.
Cette approche de la démocratie électronique, définie selon une procédure ordonnée et linéaire, s'accommode , à bien des points de vue, des usages actuellement en cours dans la conception de sites Web : dans le monde des CMS (systèmes de gestion de contenu), un site est un agrégat de briques (modules, plugins, addons, etc.) développées indépendamment les unes des autres et destinées à avoir certaines fonctionnalités. Tel module permettant l'écriture collaborative, tel autre le rating, tel autre encore le lien avec des sites de réseaux sociaux ou les sites de partage de contenus.
On notera ici que les créateurs de ces sites de débat public ont la plupart du temps recours à des CMS disponibles gratuitement sur Internet (WordPress, Drupal, Joomla, etc.), qui disposent chacun de leur propre « banque » de modules additionnels. Le recours à ces CMS souvent libres et gratuits permet non seulement d'économiser de manière drastique sur les frais de développement de logiciels – ce que revendiquent sans aucun état d'âme les concepteurs mêmes de ces CMS –, mais aussi de bénéficier du travail de débogage réalisé par les utilisateurs de ces CMS eux-mêmes (par ailleurs souvent concepteurs de sites Web) et du travail foisonnant de création de modules additionnels permettant d'ajouter certaines fonctionnalités qui n'avaient pas été développées à la base ou d'assurer l'interopérabilité du logiciel avec des sites de réseaux sociaux ou de partage de contenus (YouTube, Flickr, Twitter, Facebook, etc.).
La quête du Saint-Graal – on dirait plutôt de la « killer application » dans le monde de l'Internet – consisterait alors à développer un dispositif standard, qui permettrait d'organiser de manière linéaire et standard un débat public qui s'arrimerait à cette conception idéale de la démocratie perçue comme une procédure bien délimitée. La difficulté – et de nombreux chercheurs s'accordent pour le constater – est que ce dispositif ne rencontre pas une popularité (une masse critique) suffisante pour en assurer la pertinence et une certaine représentativité. Cela oblige parfois, il faut bien l'admettre, les concepteurs de ces sites à embaucher des équipes de rédacteurs pour animer eux-mêmes ces sites de débat public, singeant ainsi une participation publique au débat.
Il faut bien comprendre que prendre la démocratie – et en l'occurrence la démocratie électronique – sous l'angle de la procédure n'est pas un horizon indépassable. C'est un choix qui relève d'options philosophiques et politiques extrêmement balisées. Il s'agit ici non pas de s'inscrire à proprement parler dans le débat entre procéduralistes et substantialistes dans la discipline des sciences politiques, mais d'observer des pratiques mettant en forme non pas tant la démocratie comme procédure ou comme valeur que comme enquête sur elle-même, comme expérimentation – conception qui nous semble plus proche des évolutions actuelles en matière de démocratie électronique de l'autre côté de l'Atlantique, et ce depuis l'arrivée de Barack Obama et de son équipe à la Maison-Blanche. C'est sans doute dans ce troisième terme (cette alternative à la démocratie procéduraliste), qui recouvre, nous l'aurons compris, le champ de la philosophie pragmatique américaine – philosophie rarement comprise en France –, que réside la clé de cette difficulté que nous avons à comprendre, pour certains, les innovations que constitue le passage de la notion de e-government à celle de government 2.0 et, pour d'autres, à s'en inspirer. Tous les voyages d'études aux États-Unis organisés à grand renfort de médiatisation par les partis politiques, pour « s'inspirer des méthodes de Barack Obama », n'y suffiront pas. Tout au plus permettront-elles de réaliser, pour prendre une analogie cinématographique, des films de série B qui conduiront tel ou tel parti à se réclamer des « méthodes d' Obama », parfois même en en revendiquant la paternité, comme l'a fait, il y a quelques mois, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle française. Précisons que Ségolène Royal oubliait sans doute qu'avant elle, en 2004, un certain Joe Trippi avait conseillé un autre candidat malheureux à l'élection présidentielle, aux États-Unis cette fois : Howard Dean.
Déboguer la démocratie électronique ?
Au-delà de la perfectibilité d'un quelconque dispositif, des chercheurs pointent deux grands types de faille dans ces expériences de démocratie électronique développées en France depuis une dizaine d'années. La première touche à la question de la démocratie conçue comme une procédure, et la seconde concerne les effets de dissymétrie inhérents à une démocratie pensée comme un régime discursif dans un espace rationnel.
Une belle illustration de l'ambiguïté des promesses de la démocratie électronique en mode cathédral à travers cette vidéo du Conseil de l'Europe rendant compte d'un forum sur l'e-democracy, organisé en octobre 20086
Dans un système pur et parfait, dans lequel les citoyens seraient libres, égaux et liés par aucun engagement préalable , l'approche procédurale pourrait éventuellement avoir sa pertinence et permettre que se déploie un débat dans lequel la délibération, entendue comme une recherche de consensus rationnel, soit fondée sur un échange persuasif. Il apparaît cependant que, dans la pratique, les expériences de démocratie électronique qui se sont déroulées en France sont loin de produire les effets attendus. À cet égard, si l'on peut à juste titre critiquer avec Thierry Vedel les errements des promesses contenues dans l'idée de démocratie électronique, « qui prétend compenser l'impuissance des humains par la puissance de machines7 », il convient de manière assez symétrique d'examiner cette posture tout aussi idéaliste qui consiste à concevoir la démocratie comme un espace rationnel fondé sur la primauté du régime discursif. Précisons ici que, posant cette question, il s'agit non pas pour nous de réifier la thèse « technophile » selon laquelle la machine « sauverait » ou « ré-enchanterait » la démocratie –pour reprendre une formule chère à Bruno Latour –, mais bien plutôt de réfléchir à la manière dont les technologies de communication, d'expression et relationnelles, réinterrogent la démocratie elle-même.
La voie ouverte par l'administration Obama n'est-elle pas une voie médiane? Quand l'institution propose des possibilités d'agrégation (tags "officiels" mais ouvert à tous du débat), est-elle forcément dans la manipulation? Dans ce cas, n'est-on dans le cadre d'une procéduralisation souple et ouverte?
Dans tous les cas, merci pour l'ouverture de cette piste de réflexion
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