Dominique Reynié : « L'Europe s'enracine à droite »

Entretien paru sur Le Monde.fr - vendredi 12 juin 2009

Comment expliquez-vous la poussée de la droite en Europe après le scrutin du 7 juin 2009 ?

Dominique Reynié : Je crois qu'il faut mobiliser une pluralité de facteurs. Le premier argument consiste à dire que dans une phase de crise économique les électeurs ont cherché des forces politiques rassurantes, notamment parce que cette crise a été marquée par une forte dimension financière. Au fond, les propriétaires européens ont eu peur. Et cette peur des propriétaires européens – ceux qui ont un dépôt en banque – a créé une climat favorable aux forces politiques qui sont considérées plus permanentes pour protéger la propriété.

D'une manière générale, il me semble que l'on peut dire que l'Europe s'installe à droite. Ce n'est pas un mouvement nouveau. Si on regarde sur l'ensemble des élections européennes on voit bien un glissement à droite de l'électorat européen. Maintenant, à la lecture de 2009, c'est pas un glissement mais un enracinement qui s'est opéré. Je ne dirai pas que c'est sans retour et que la gauche ne pourra plus jamais gagner en Europe. Mais je pense que c'est une situation qui se dégrade structurellement pour la social-démocratie et structurellement favorable à la droite. Ce mouvement de longue durée s'explique par le facteur démographique (vieillissement de la population). C'est sans précédent !

Quelles pourraient-être les implications politiques du vieillissement de la population européenne ?

Ce processus de vieillissement est entrée dans sa phase de manifestation : la question des retraites est un sujet qui monte, l'assistance aux personnes âgées également. Cela produit des tensions internes à la société. En Allemagne, en Italie, vous avez l'apparition de partis "gris", ce sont des partis qui défendent les retraites. C'est une tendance qui va s'affirmer. L'intérêt du 3e âge va s'organiser politiquement.

Je ne dis pas que la gauche ne peut pas traiter ces sujets mais la droite a une espèce d'aisance ou d'avance auprès de ce public. Il est certain que le glissement démographique favorise d'une manière générale la montée des inquiétudes et des peurs – sur le thème de l'insécurité, la droite est plus à l'aise. La lutte contre la criminalité est un sujet installé pour très longtemps dans l'agenda politique.

L'autre aspect très puissant du vieillissement démographique va être la hausse régulière de l'immigration pour essayer de recruter les cotisants qui paieront les retraites, pour suppléer ce déficit démographique. Cela se fera dans un climat de tension. Les thèmes identitaires vont eux aussi se réinstaller dans l'agenda politique : l'Europe chrétienne, l'Europe blanche. Là aussi, la droite est capable de produire une offre.

N'y-a-t-il pas une contradiction entre une droite européenne en progrès et une crise mondiale qui aurait dû a priori favoriser les forces favorables à la régulation de l'économie ?

C'est une attente que l'on pouvait légitimement formulée. Et le fait que cela se soit passé autrement nous permet d'observer que la droite européenne a su produire de la régulation, de l'intervention publique et ne s'est pas enfermée dans le dogme d'une droite libérale.

Comment caractériseriez vous cette droite européenne ? Face à une social-démocratie est en crise, la droite s'est-elle reconvertie à la politique de l'intervention de l'Etat ?

C'est un droite pragmatico-libérale, à savoir une droite ordonnée – c'est la raison de son succès aussi – autour de l'acceptation du marché. La droite a gagné car les Européens savent que le marché constitue la règle universelle désormais et cela ne les rassure pas d'avoir affaire à une gauche de gouvernement qui semble en conflit avec la règle universelle. La droite, elle, est en accord avec ce monde. Et c'est une façon pour les électeurs d'être en accord avec le monde d'aujourd'hui et de demain. C'est une droite pragmatique car elle n'est pas dogmatique : ce n'est pas la droite de Margaret Thatcher. Elle sait dépenser de l'argent public. Elle est capable d'accroître le déficit public. Elle peut faire de l'interventionnisme et de la régulation. Donc, elle est capable de produire une offre qui est proche de celle que la social-démocratie peut produire.

Quels sont désormais les risques de cette droite pragmatico-libérale ? Une difficulté à s'unir autour d'une stratégie, d'un leader et d'une machine ? Le risque de favoriser la montée des extrêmes qui se cristallisent plusieurs pays européens (Pays-Bas) et nouveaux entrants (Roumanie) ?

Il est vrai qu'il y a un risque de voir émerger en Europe une opposition protestataire. Cela ne se voit pas beaucoup en 2009, mais c'est quelques chose que je considère comme probable avec le maintien à la gauche de la social-démocratie d'une force radicale qui la gênera ; et l'émergence à la droite de cette droite de gouvernement d'une extrême-droite qui gênera à la fois la droite et la gauche, car elle prendra dans l'électorat populaire.

Est-ce que la droite européenne va favoriser la construction européenne avec le projet d'une Europe fédérale ou va-t-elle s'ancrer par définition dans la prééminence du national sur le communautaire ?

Je pense qu'elle va pouvoir jouer sur les deux tableaux, c'est à dire favoriser l'européanisation explicitement (tenir un discours pro-européen) et produire à tel ou tel moment des signaux de fermeture pour d'autres segments de la population, sans que cela soit contradictoire. Mettre en scène une politique migratoire sévère alors que dans la réalité cette politique sera laxiste. Mais de manière ostentatoire, on montrera autre chose.

Auteurs

Dominique Reynié | Directeur général
Professeur des universités à Sciences Po, Dominique Reynié est spécialiste des transformations du pouvoir politique, de l'opinion publique et ses manifestations, des mouvements électoraux, en France et en Europe.