L'emploi des femmes doit être au coeur de politiques innovantes

Tribune parue dans Le Figaro - mardi 24 janvier 2006
Il est urgent que la France soulève la question de l'emploi des femmes et des politiques publiques à définir: fiscale, familiale et salariale. Ce sont ces politiques qui ont permis à de nombreux pays d'avancer.

Le premier ministre vient d'annoncer une série de mesures fortes pour encourager l'emploi des jeunes et des seniors. Espérons qu'elles concerneront également les femmes. Cette absence de l'emploi féminin dans les politiques publiques étant récurrente, on peut se poser la question : Peut-on réellement encourager le travail des femmes en France ? Or l'emploi des femmes se trouve, comme nous le montre l'exemple scandinave, au coeur des politiques innovantes dont la France pourrait s'inspirer avec profit.

Au nord de l'Europe, où le taux d'emploi des femmes est le plus élevé au monde, les discussions ne tournent plus autour de telle ou telle inégalité. Le travail des femmes est une question, voire une réponse, pour l'économie, la politique et la société tout entière et abordée comme telle. Il s'agit de trouver un équilibre entre la responsabilité de la collectivité et celle de l'individu, d'améliorer le pouvoir d'achat de chacun ou encore de changer l'attitude de la société envers le travail. Travailler plus, ou travailler tout court, n'est pas contraire à la vie sociale ou familiale.

Les chiffres d'abord : alors que 72% des femmes âgées de 25 à 54 ans travaillent en France, ce taux est de 81% en Suède et au Danemark. L'écart se creuse pour les femmes qui ont deux enfants ou plus : seulement 59% de ces mères françaises ont une activité salariale, contre 82% en Suède. De surcroît, les femmes françaises ont plus souvent une activité à temps partiel. La formation ne comble pas l'écart : une femme française ayant achevé ses études supérieures est moins active qu'une Islandaise peu formée et à peine plus active qu'une Suédoise n'ayant aucun diplôme universitaire.

Il est donc urgent que la France soulève la question de l'emploi des femmes et des politiques publiques à redéfinir : fiscale, familiale et salariale.

En matière de fiscalité, une quinzaine de pays occidentaux ont d'ores et déjà choisi un système d'imposition séparée, plutôt que l'imposition commune, pour ne pas décourager l'activité salariale de la femme. Il s'est avéré que dans un système d'imposition commune de type progressif, le partenaire ayant le salaire le plus faible (le plus souvent la femme) est moins incité à travailler : le salaire est alors assujetti à un taux marginal d'imposition supérieur.

Les mesures dites de work life balance visent à collectiviser les responsabilités de charges familiales et à permettre un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Encore une fois, la réflexion scandinave part de la société tout entière : il s'agit d'encourager les familles à double revenu en proposant le partage des soins, ce qui a pour effet de créer des emplois dans les services et d'augmenter le taux de natalité. Un investissement important pour la garde des enfants a conduit non seulement à un taux d'emploi des femmes élevé, mais également à un faible recours au temps partiel. Le dispositif mis en place en Scandinavie est conséquent : 90% des enfants danois de 3 à 6 ans vont à la crèche, 80% en Suède. Pour les enfants de moins de 3 ans, un enfant suédois sur deux est gardé dans un accueil institutionnalisé contre moins d'un enfant français sur trois. Ces mesures renforcent l'emploi et par conséquent le recul de la pauvreté des familles monoparentales.

De plus, de nombreuses entreprises apportent une contribution cruciale aux salariés par des mesures favorables à la famille sous forme de congés exceptionnels, d'horaires flexibles, ou encore d'aide à la garde des enfants. Ces mesures sont paradoxalement davantage développées par les entreprises dans les pays où les prestations légales sont relativement faibles. Peu d'études ont été réalisées pour mesurer l'impact de ce type de dispositifs ; or identifier leur mise en place et les effets bénéfiques permettrait d'inclure les entreprises comme acteurs à part entière dans une politique du travail féminin encore à définir en France.

Il est aujourd'hui urgent de changer la vision de l'emploi des femmes. Les politiques menées en France ne visent qu'à sauver les apparences ; de fait, notre pays encourage trop peu le travail féminin, que ce soit par des politiques d'incitation fiscale, familiale ou salariale. Ce sont pourtant ces politiques qui ont permis à de nombreux pays d'aller plus loin, en considérant que chaque femme, autant que chaque homme, a le droit et le devoir d'intégrer le marché du travail, indépendamment du contexte économique du pays.

Auteurs

Anna Stellinger | Conseiller de la Fondation
Diplômée de l'université de Lund (Suède) et de Sciences Po, Anna Stellinger est spécialiste des questions du travail et de la réforme de l'État. Ses travaux récents portent sur la réussite des jeunes, le travail des femmes, les mutations de l'État providence ou encore les politiques d'activation du marché du travail. De 2006 à 2008, Anna Stellinger a été directeur du programme « Politique et société » de la Fondation pour l'innovation politique.