Les pays émergents font déjà figure de vitrine mondiale de l’innovation en matière de TIC : des apps africaines primées en 2012 à Barcelone aux smart cities ultra-connectées que sont Shangaï ou la future Masdar City près d’Abu Dhabi, voire à l’utilisation des réseaux sociaux par les médecins de ces pays, qui dépasse très largement celle qui en est faite en Europe… Internet et les téléphones mobiles se sont imposés comme des outils très populaires d’échange, de développement, de divertissement et de communication dans les pays émergents.

Ces prouesses sont-elles simplement le reflet d’un saut technologique, favorisé par les investissements des multinationales, et qui s’épuisera dès que les technologies exportées par les pays dits ‘riches’ deviendront obsolètes ? Ou bien inaugurent-elles une véritable révolution autonome, tirée par la débrouillardise et les usages, susceptible d’enclencher un cercle vertueux auto-entretenu de l’innovation dans l’ensemble des pays émergents, jusqu’à l’Afrique ?

La diffusion fulgurante, voire l’avance de certains pays émergents en matière de TIC (technologie de l’information et de la communication), en particulier dans le domaine des m-services, en comparaison aux usages dans les pays développés, suggère qu’il s’agit d’une tendance autonome dont les premiers pourraient bien être les précurseurs ! L’exemple des services et dispositifs élaborés par le secteur public des pays émergents africains est à cet égard très symptomatique de l’évolution à l’œuvre.

L’autonomie de la tendance constatée puise sa source dans l’ingéniosité et la débrouillardise des forces vives des pays émergents

Les populations des pays émergents savent faire flèche de tout bois et utiliser les outils existants pour en tirer le meilleur bénéfice. L’existant, c’est un taux très faible de connexion Internet et l’absence d’infrastructures couvrant l’ensemble de la population. Au Gabon par exemple, pays pourtant considéré comme « riche » parmi les pauvres, les utilisateurs d’internet sont moins de 100 000 alors que le taux de pénétration du téléphone mobile est estimé à près de 96%. Inauguré en 2002, un câble sous-marin, en fibre optique, d’une longueur de 2800 km relie l’Afrique à l’Europe et l’Asie, du Portugal à l’Afrique du Sud, puis vers l’Inde et la Malaisie, des branches desservent le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Benin, le Nigéria, le Cameroun, le Gabon et l’Angola. Si le câble se situe à portée du Gabon, le réseau de l’Administration Gabonaise (RAG) n’y est pas encore relié. Des administrations, en particulier dans l’intérieur du pays, restent privées de connexion.

La débrouillardise de chacun a répondu au manque de fiabilité ou à l’insuffisance des infrastructures : connexions internet démultipliées à l’aide de switch, quitte à réduire le débit de connexion ; mise en place du Wimax, moins lourd à déployer, en attendant le réseau fibre optique. Cette solution a notamment été choisie par l’administration gabonaise, un accès minimum est ainsi assuré pour la plupart des administrations de Libreville.

L’absence d’infrastructures réseau internet n’empêche pas non plus le développement de services fondés sur le réseau GSM. Les télécoms se substituent, en tant que technologies polyvalentes, aux infrastructures défaillantes et aux déplacements difficiles entre provinces. Ainsi, entre 1990 et aujourd’hui, le nombre de souscriptions en téléphones mobiles dans le monde est passé de 12,4 millions à 5,6 milliards, alors que la diffusion de l’internet s’est avérée plus lente (2,4 milliards de connexion internet dans le monde en 2012). Cette tendance est massive dans les pays émergents où la moyenne du taux de pénétration internet varie en 2012 entre 15 et 40% (15,6% en Afrique), à comparer au taux d’équipement en mobile qui dépasse les 90% en règle générale.  Dans tous les cas, les connexions internet qui sont mises en place dans les pays émergents s’arriment au réseau mobile : au Kenya, par exemple, 99% des abonnements à Internet sont sur mobiles.

Dans la plupart des pays d’Afrique, des services publics s’appuyant sur les mobiles et reposant sur des technologies mobiles simples et robustes, ont été développés, pour toucher les populations les plus éloignées des TIC. Ce faisant, les pays émergents africains semblent damer le pion aux pays développés, aux prises avec la montée en puissance d’un fossé numérique toujours plus ostracisant entre les « sachants » des nouvelles technologies et les autres.

L’autonomie de la tendance constatée s’exprime à travers la multiplicité des nouveaux usages

La plupart des pays émergent se sont lancés dans de grands programmes de développement des TIC pour tout à la fois améliorer le service aux usagers, et optimiser les contrôles et transactions entre agents. A titre d’illustration, le projet Gabon On Line (GOL), vise à rapprocher l’entreprise et le citoyen de l’administration en harmonisant et promouvant la présence institutionnelle des ministères gabonais sur la toile. Il prévoit d’ici fin 2013, que les sites Internet de tous les ministères, des mairies et des ambassades soient conçus selon une architecture commune (i.e. standards d’ergonomie et plan des sites communs). Il prévoit également la mise en place d’intranets pour chaque ministère, offrant tous les outils nécessaires à la communication interne (compte de messagerie professionnelle, accès sécurisé aux applications métier…).

Ces programmes, dans les usages et les services qu’ils ambitionnent de proposer ou proposent déjà, restent somme toute proches de ce qui est déjà offert depuis de longues années dans les pays développés, sur des portails du type service-public.fr. L’originalité des pays émergents ne se situe pas là. Elle réside dans un parti pris d’adhésion aux préoccupations concrètes des populations. Les services offerts répondent à leurs besoins quotidiens dans des domaines essentiels, qu’il s’agisse de l’éducation, de la prévention des catastrophes, de la santé, ou de l’économie rurale, en s’adaptant à leur maturité « technologique ».

A titre d’illustration, mis en place en 2007 au Mali, Sénégal et Niger, le service Pésinet permet un télédiagnostic pédiatrique simple, basé sur le suivi régulier des courbes de poids, complété par des consultations médicales et la délivrance de médicaments courants. Des agents de pesée passent dans les familles peser les enfants et renseignent les données recueillies dans une application mobile dédiée. Une application en ligne reliée à une base de donnée permet le suivi en temps réel et à distance par le médecin local. Au Kenya, DrumNet fournit un accès aux marchés et aux prix pratiqués sur les différents  marchés de la région en temps réel. Il fonctionne comme un courtier gérant les interactions entre les exploitants et les entreprises, voire les banques, en authentifiant le paiement. Les agriculteurs saisissent très vite l’intérêt qu’ils ont à recourir à Drumnet et sont enclins à modifier leurs habitudes et comportements d’achat / vente.

Ces usages, issus des pays émergents, peuvent être soit spécifiques à ces pays soit même donner lieu à des usages nouveaux dans les pays développés. On pensera à cet égard au m-paiement, qui est balbutiant dans nos pays et qui fait figure de service courant dans la plupart des pays émergents.

Les pays émergents font donc figure de laboratoires d’usages et précurseurs de services sur mobile ; ils n’en reste pas moins que des défis demeurent pour qu’ils soient réellement les fers de lance de l’internet de demain.

Le chemin vers l’internet de demain passe par la fiabilisation des réseaux et la pérennisation des initiatives au travers d’un modèle économique viable

L’internet de demain sera mobile, et en ce sens, les pays émergents partent avec un avantage certain. Pour ces derniers, les défis à relever pour demain sont la sécurisation des données échangées et la construction de réseaux solides, qu’ils soient mobiles ou fixes. Il n’est en effet pas rare qu’un appel n’aboutisse pas ou qu’un mail se perde, ce qui est problématique dans le cas d’informations sensibles.

La pérennisation des infrastructures suppose un profond changement de culture, marqué par l’ancrage d’une culture de maintenance, pour éviter que les équipements en place ne deviennent friches trop vite. Elle suppose également et surtout, tout autant que la pérennisation des services innovants créés, la construction d’un modèle économique viable. A ce jour, les projets de m-services publics, bien souvent, ne sont pas soutenus financièrement par les autorités publiques locales, mais par des entités internationales publiques (organisations internationales), ou privées (ONG, opérateurs de télécom). Ainsi, Pesinet a été développé par des acteurs privés et par des ONG /Fondation (Alcatel-Lucent, Fondation Orange Mali, BNP Paribas, Afrique Initiatives, Médicament Export et Kafo Yeredeme Ton). Les solutions pour apporter les financements nécessaires à la poursuite de la diffusion d’internet ne sont pas légion. Le free wifi proposé gratuitement par Google, en expérimentation, est une solution que quelques pays d’Afrique sub-saharienne sont susceptibles de mettre à profit. Certains pays ont imaginé des financements particuliers reposant sur des partenariats public-privés pour développer leurs infrastructures et services Internet, c’est le cas par exemple du projet e-Ghana, qui vise entre autres à doter le gouvernement d’infrastructures et d’applications web.

En définitive, la difficulté n’est pas tant technologique, que financière et économique.  Tirer parti de ce qu’ils ont, leurs usages innovants, leur inventivité, leur capacité à toucher une population nombreuse et tirer parti des maigres infrastructures existantes, tout en s’adossant à des partenariats soutenant les projets internet dans la durée, telle est la voie ouverte aux pays émergents pour devenir les précurseurs de l’internet de demain.

Pour aller plus loin :

Etude Cegedim Strategic Data, 2012 : 
Ce sont les médecins indiens qui fréquentent le plus les médias sociaux publics tels que Facebook (le plus fréquemment utilisé) , Twitter et LinkedIn, à des fins professionnelles (58%), contre près de 20% dans des pays européens tels que la France ou l’Italie.

Pour le taux de pénétration du téléphone mobile au Gabon, la source provient de l’opérateur gabonais Airtel

Autres liens utiles:

Statistiques sur la téléphonie mobile en Afrique
Drumnet 
e-Ghana

Diane Pompignan