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Il n'y a sans doute pas de société qui ne se destine à fournir à ses membres de « l'assurance », ce bien premier, condition de la valeur des autres biens. Assurance, en effet, signifie d'abord confiance - confiance en soi, confiance dans les autres -, cette modalité de l'existence qui permet d'affronter sans trop de peine un environnement incertain. Qu'est-ce que l'amour sans la confiance ? Sinon le plus grand des tourments. Aussi comprend-on que Descartes ait pu, dès le premier paragraphe de son « Discours de la méthode », donner comme projet à la philosophie de « marcher avec assurance en cette vie ».
On peut constater que, pour produire un bien si fondamental, sociétés, cultures et civilisations mobilisent les techniques et développent les institutions que nous considérons comme les plus importantes : les religions sont des institutions où l'on trouve l'assurance par la foi, en s'en remettant à la volonté d'un autre que l'on suppose aussi puissant qu'incompréhensible. Les sciences et les techniques sont aussi des institutions d'assurance, mais où celle-ci est recherchée dans le savoir et la connaissance. Les institutions politiques et juridiques, l'organisation de l'Etat sont encore des institutions d'assurance où l'observation scrupuleuse de règles communes doit permettre de ne plus craindre le comportement des autres et d'anticiper sur ce qu'il sera à l'avenir. Les arts de vivre, la morale, la psychologie, la philosophie, toutes les médecines de l'âme sont aussi des institutions destinées à produire de l'assurance en soi quand on a renoncé à s'assurer du monde.
Voilà qui permet de situer la place des institutions « d'assurance », au sens où nous les entendons aujourd'hui, dans une vision anthropologique. Il faut en convenir : les institutions d'assurances, privées, publiques ou sociales, ont, dans la production de la confiance, une fonction comparable à la religion, la science, le droit ou la morale. Vaste programme pour les assureurs.
C'est un fait que, depuis la fin du XVIIIe siècle, on peut noter que nos sociétés, industrielles, marchandes et bourgeoises, confient toujours plus aux institutions d'assurances, quelles que soient leurs formes, le soin de procurer à leurs membres de « l'assurance ». Comme on le sait, le budget que nous consacrons aux institutions destinées à couvrir les risques, Sécurité sociale incluse, dépasse aujourd'hui de très loin le budget de l'Etat. Nous sommes dans des sociétés assurancielles, des sociétés qui s'en remettent principalement aux institutions d'assurance pour que leurs membres vivent en confiance. Ces mêmes sociétés ont choisi de ne pas confier cette fonction d'assurance à un seul type d'institutions d'assurances, même si l'histoire récente montre que les barrières qui les protégeaient les unes contre les autres tendent à se défaire.
Cette dominance des institutions d'assurance dans la fonction de confiance correspond à la sociologie de sociétés à la fois riches, individualistes, urbaines, avides de liberté et très mobiles. L'assurance est l'institution de sociétés de plus en plus affranchies des liens communautaires. Le monde féodal, où la sécurité se trouve dans l'attachement au seigneur, ne connaît pas l'assurance, qui, au contraire se développe avec l'essor de villes et du commerce. L'assurance libère en même temps qu'elle est une institution de la liberté, de protection des conséquences économiques et sociales de la liberté. Dans des sociétés aussi « déterritorialisées » que les nôtres, l'assurance est la forme du lien social. C'est la forme la plus immatérielle du lien pour des sociétés d'individus qui revendiquent liberté, mobilité et protection. Précisément, le service (à la personne) décrit le lien social dans des sociétés aussi assurancialisées que les nôtres.
Dans la période récente, après le 11 Septembre, la rumeur a monté que la « société assurancielle » aurait fait place à une « société du risque » où les institutions d'assurance, face aux nouveaux risques, ne seraient plus en mesure de tenir leur rôle social. La réalité ne correspond guère à ces sombres prédictions. On peut au contraire penser que la sociologie de la mondialisation conduira à faire toujours plus appel aux institutions d'assurance. C'est d'ailleurs ce que l'on constate en Chine, en Inde, ou au Vietnam où se développent de très volontaristes programmes d'assurances. On le constate aussi dans des aires, comme celle de l'islam, où les pratiques de l'assurance étaient traditionnellement condamnées. On dit que l'assurance serait limitée par l'absence de connaissance à laquelle nous confronte les nouveaux risques. Pourtant, les problèmes sociaux actuellement liés à l'assurance ne sont pas tant dus à un défaut de connaissance qu'à la surabondance de l'information.
On peut penser que dans une société mondialisée où chacun cherche dans le développement économique de nouvelles libertés, les institutions d'assurance continueront à jouer leur fonction anthropologique dans des aires culturelles élargies. C'est à travers les mutualités d'assurance que prendra forme le lien social dans le monde global. Cela donne des responsabilités aux assureurs comme à ceux qui sont en charge d'organiser leur activité. Un impératif leur est commun : développer l'assurabilité, autant dans le sens de la couverture de nouveaux risques que dans l'accès au plus grand nombre du bien « assurance ».
François Ewald | Président du Conseil scientifique et d'évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite