La querelle de l'athéisme

Chronique parue dans La Recherche (n°409, juin 2007) vendredi 1 juin 2007
Étrange entrée dans ce millénaire que de rejouer à l’échelle internationale un classique du XVIIIe siècle : la querelle de l’athéisme. Des universitaires prétendent apporter la preuve scientifique de l’existence d’un Créateur surnaturel. Ils croient trouver des arguments au coeur de la biologie. À la matérialiste théorie de la sélection naturelle, qui explique l’évolution à partir des variations aléatoires de caractères affectant les organismes, ils opposent une théorie expliquant l’évolution comme celle d’un ordre qui s’accomplirait selon un plan fixé dès l’origine. C’est la thèse de l’« Intelligent design » (ID).

Ces créationnistes avancent deux arguments. Selon le premier, on pourrait constater à l’échelle microbiologique l’existence d’organismes d’une « complexité irréductible » dont l’agencement des pièces (par exemple le flagelle de certaines bactéries) ne saurait s’expliquer par une composition progressive d’éléments simples. Selon le second, les calculs établiraient que le hasard ne peut expliquer la complexité de la nature. Seule une super-intelligence pourrait produire des êtres aussi ingénieusement adaptés à leurs fonctions. Des États-Unis, l’attaque antidarwinienne a gagné la vieille Europe. Après George W. Bush, une ministre néerlandaise s’est prononcée en faveur de l’ID, puis le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne proche de Benoît XVI, dans le New York Times. Le mouvement semble avoir conquis des positions jusque dans les rangs des enseignants de la France laïque.

Le dessein le plus intelligent

La contre-attaque du camp adverse n’a pas tardé. Richard Dawkins s’en prend violemment à la religion, dénonce les atrocités perpétrées en son nom. Il prône l’athéisme au nom de la science. Son best-seller The God Delusion enflamme les esprits en s’efforçant de montrer que les comportements religieux eux-mêmes relèvent de la sélection naturelle.

Il y a maldonne. La science n’a pas vocation à se muer en « religion séculière » ; la religion n’a nulle qualité pour légiférer en matière scientifique. Aurions-nous oublié que l’Occident a inventé un mode de pensée transactionnel où les valeurs de l’une et de l’autre peuvent entrer en dialogue comme avec celles du droit, de l’éthique, de la politique ou encore de l’esthétique ? Ce mode porte un nom depuis Platon : la philosophie. Le dessein le plus intelligent que nous puissions former devant tant de haines, de peurs et de bêtise, ne serait-il pas de nous mettre à philosopher sérieusement ?

Auteurs

Dominique Lecourt | Membre du Conseil de surveillance
Professeur de philosophie à l'université de Paris-VII, vice-président de l'Observatoire du principe de précaution