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Une jeune femme de vingt-quatre ans, Aditi Sharma, a été condamnée à perpétuité le 12 juin dernier en Inde pour avoir assassiné son ex-fiancé, Urit Bharati, en versant une dose mortelle d'arsenic dans son menu chez McDonald's. Depuis, elle ne cesse de clamer son innocence, même si elle reconnaît volontiers l'avoir quitté pour un autre homme. Cette histoire sordide, mais somme toute banale, ne mériterait pas qu'on s'y arrête si les attendus de sa condamnation ne représentaient une « première » dans les relations neurosciences et justice criminelle. Certains n'hésitent pas à y voir un progrès aussi indéniable que l'utilisation de l'ADN dans les enquêtes policières ; d'autres s'indignent au contraire d'une atteinte intolérable aux libertés individuelles inspirée par une technologie encore pour le moins incertaine.
La jeune femme a accepté de se soumettre à un test d'un type nouveau dénommé BEOS (brain electrical oscillation signature) qui revient à utiliser l'imagerie magnétique cérébrale fonctionnelle pour « voir » fonctionner le cerveau. D'après certains spécialistes, dont le psychiatre américain Daniel Langleben, de l'Université de Pennsylvanie, il apparaît que certaines zones du cerveau du menteur entrain de mentir connaissent une activation particulière, laquelle se signale par un accroissement du flux sanguin qui les irrigue. De cette « découverte », notre psychiatre tire l'aphorisme selon lequel « il n'est pas facile de mentir, puisque pour mentir il faut d'abord connaître la vérité ». On plaça donc sur le crâne de la jeune fille trente-deux électrodes, et on lui fit lecture à voix haute du récit des faits dans la version donnée par l'accusation. Récit à la première personne : « Je rencontrais Udit au McDonald's », « j'achetais de l'arsenic »… On fit apparaître que, dans ces cas, l'activité des zones cérébrales concernées connaissait une augmentation significative.
Se fondant, sur ce que d'aucuns n'hésitent pas à appeler une « science du mensonge », le juge considéra qu'il détenait « la preuve » de ce que ces phrases renvoyaient bel et bien à une « expérience vécue » par la personne. D'où la condamnation.
On dira qu'il ne s'agit là que d'une version modernisée, et affinée, du classique « détecteur de mensonge ». Il est vrai que la méthode classique cherchait elle aussi à enregistrer les variations de certaines réactions physiologiques associées à la nervosité, comme le rythme respiratoire, le pouls, la tension artérielle, la transpiration… Mais on sait que cette méthode n'est pas toujours fiable. Un menteur expérimenté est capable de tromper la machine ; cependant qu'une personne anxieuse peut paraître à tort coupable au simple énoncé de son nom. De toute façon, la détection classique n'apparaît qu'à titre d'élément parmi d'autres dans l'argumentation devant la Cour.
Ici, c'est bien différent : on condamne sur la base non d'un réseau d'indices mais d'une vérité qu'on prétend avoir « lue » dans le cerveau, la vérité d'un mensonge déjoué par la machine. La distinction entre vérité et mensonge est supposée de nature physiologique. La parole de l'accusée ne vaut rien ; son histoire tragique ne compte pas.
On frémit quand on apprend que les demandes affluent du monde du management pour pouvoir bénéficier des services de cette technologie flambant neuve. Et il ne suffit pas de dire, comme de nombreux spécialistes en neurosciences, que la validité de ces tests est incertaine. Il ne suffit même pas de répertorier les lacunes de la technique mise en œuvre afin de l'interdire, comme viennent de le faire plusieurs neuroscientifiques indiens.
C'est de la condition humaine qu'il s'agit : la vérité physiologique n'a de valeur qu'au regard d'une notion de vérité qui suppose la liberté d'un jugement d'évaluation. N'en déplaise à quelques fanatiques en quête de certitude biologique absolue, ce n'est jamais le cerveau qui ment.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite