jeudi 25 septembre 2008 Hommage à Bronislaw Geremek - Manifestation en partenariat avec Sauvons l'Europe, Notre Europe, France Pologne pour l'Europe et la CFDT
mercredi 10 septembre 2008 Indispensable, superflue ou aventureuse ? Premiers regards sur la révision constitutionnelle du 23 juillet - Table ronde
mercredi 25 juin 2008 Mai 68 et l'Europe - Séminaire de clôture du cycle « L’héritage de Mai 68 » autour de B. Geremek et E. Pisani
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La période, campagne électorale aidant, est féconde en innovations politiques.
Il y a des innovations dans les techniques politiques, la prise de pouvoir de la démocratie d'opinion sur la démocratie de représentation, le contournement des partis par de nouvelles techniques de communication qui permettent à certains candidats de s'imposer et à d'autres de conforter leur domination.
Il y a des innovations dans les pratiques politiques, en particulier dans les pratiques de la vérité, cette campagne s'affirmant, peut-être plus que d'autres, comme le moment où la vérité enfin pourrait être dite et l'emporter. Il y a des innovations de vocabulaire, comme le thème de la « rupture », revendiquée à droite comme à gauche.
Parmi les innovations marquantes, il faut sans doute aussi compter la promotion et l'inflation du vocabulaire de l'urgence : urgence médicale, urgence humanitaire, urgence écologique, urgence sociale. Une cause, aujourd'hui, ne peut s'affirmer que comme la plus urgente, sans quoi elle perdrait toute chance d'être prise en compte. La vie politique, avec ses règles et ses procédures, irait trop lentement. Il faudrait constamment l'accélérer, la précipiter. Tout devrait être fait tout de suite, sans désemparer. Et cela au moment même où l'on demande par ailleurs l'organisation de débats, des consultations citoyennes toujours plus larges et approfondies. D'où, peut-être, le sentiment de confusion que peut donner la vie politique, prise d'un côté entre la frénésie de l'urgence et le temps nécessaire à la délibération, entre le fait d'avoir perpétuellement à subir l'accélération du temps des événements et la volonté de témoigner de cette maîtrise des agendas qui est une marque de l'action souveraine.
L'urgence est d'abord un vocabulaire médical. Les Français le savent, qui se sont longtemps passionnés pour le feuilleton hospitalier américain « Urgences ». C'est dans le monde médical que l'on a créé les Samu, chargés de s'occuper des urgences. Qu'est-ce qui constitue une urgence médicale ? Une situation de grand risque qui ne permet pas d'attendre et de tergiverser, qui appelle une décision rapide et autorise à suspendre les procédures normales. Ce sont des situations de crise. Il est vrai que l'urgence médicale est aussi ce lieu où le malade s'adresse faute de mieux.
On n'a donc pas à s'étonner que le vocabulaire de l'urgence se soit échappé du monde médical grâce à des médecins. Ce sont les « french doctors », les médecins humanitaires français qui ont acclimaté l'urgence dans la vie politique contemporaine. Bernard Kouchner impose l'urgence dans le secours aux victimes en même temps que la nécessité de l'ingérence humanitaire. Il pratique une double infraction : contre les souverainetés et contre les agendas diplomatiques. Urgence ne veut plus seulement dire aller vite pour soigner, mais changer les priorités, rompre l'ordre des choses. C'est issu de la même sensibilité que Xavier Emmanuelli invente à Paris le Samu social, destiné à secourir les personnes en situation d'urgence. On doit à Médecins du monde l'invention de toute une technologie de l'urgence, destinée à permettre les mobilisations et le changement des priorités où les médias, qui y trouvent leur compte, sont fortement sollicités.
Cette structure de l'urgence s'est étendue dans le domaine médical. Act up, par exemple, se revendique comme un acteur de l'urgence. La recherche, l'accès des malades aux médicaments ne vont jamais assez vite. Ils imposent de bousculer les procédures normales. Mais on retrouve la notion d'urgence - estampillée « urgence planétaire » - dans le programme Unitaid lancé par le président de la République française pour financer un programme de lutte contre le sida en Afrique. L'appel à l'urgence légitime sans doute le recours au moyen exceptionnel d'une taxe sur les billets d'avion, alors même que l'on sait que la mise en oeuvre de pareils programmes demande du temps.
Paradoxalement, l'urgence s'est récemment emparée des deux domaines de l'écologie et du social, où l'on pouvait penser que les changements s'inscrivaient dans le long terme. De fait, l'urgence change de sens : il ne s'agit plus de faire face à une situation de détresse immédiate, mais d'empêcher une catastrophe future, envisagée souvent à très long terme. Nicolas Hulot, par exemple, déclare l'état d'urgence dans la lutte contre le réchauffement climatique, alors même que, si la production des gaz à effet de serre était immédiatement stoppée partout dans le monde, le réchauffement se poursuivrait encore pendant de très longues années. L'urgence, ici, est liée à l'anticipation d'une catastrophe future dont on veut rendre la menace absolument actuelle en supprimant l'incertitude liée à pareilles prévisions de si long terme. On a reconnu là la structure du principe de précaution qui révèle ainsi sa proximité avec celle d'un état d'urgence. Plus la catastrophe est lointaine, plus il devient urgent d'y faire face séance tenante.
Que la politique soit désormais conçue selon l'urgence ne manque pas d'interroger. Laissons tout ce qui relève des erreurs liées à de telles précipitations. On en vient à crouler sous l'urgence. L'inflation de l'urgence s'autodétruit : en effet, si tout devient urgent, rien ne l'est plus. Il y a seulement un mode d'action accéléré, contracté, pressé. De fait, l'urgence décrit une forme de prise et d'exercice du pouvoir. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle est invoquée. Comment peut-elle s'articuler avec le fonctionnement des procédures dans une démocratie ? C'est une question qu'on ne peut se poser à se souvenir que dans notre tradition d'Etat de droit, l'état d'urgence ne peut être que de temporaire exception.
François Ewald | Président du Conseil scientifique et d'évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite