Une proposition pour mesurer le bonheur

Tribune parue dans Le Figaro le vendredi 9 novembre 2007 vendredi 9 novembre 2007

Osons proposer un champ de réflexion fondamental pour le ministère de l'écologie, du Développement et de l'Aménagement durables : l'élaboration d'indicateurs de "bien-être". Promouvoir le développement "durable" n'implique-t-il pas de dépasser les seuls critères économiques pour évaluer le développement des sociétés ?

De nombreux chercheurs tentent, depuis vingt-cinq ans, de développer des outils et indicateurs permettant une évaluation du "bien-être " et, in fine , des comparaisons internationales. La difficulté provien de la multiplicité d'éléments disparates qui participent à l'épanouissement de la personne aux différents âges de la vie. Le seul indicateur synthétique "officiel " qui ait été tenté sur ce sujet est l'indice de développement humain (IDH, élaboré par l'ONU en 1990), mais il limite son champ d'investigation à trois critères :la longévité (santé), l'éducation et le niveau de vie.

Les problèmes d'évaluation sont liés aux nombreux critères disponibles et à l'ambition de "montée en généralité" des chercheurs : plus on agrège des indicateurs divers afin d'obtenir un chiffre censé exprimer le "bonheur général" de l'humanité, plus on schématise les données, et plus on s'éloigne du réel. Les comparaisons internationales avec une batterie de critères risquent de donner une image commode mais bien peu fiable de l'état de développement relatif des pays considérés.

Si les comparaisons internationales semblent pour le moins hasardeuses, les différentes études permettent en revanche d'identifier des facteurs essentiels expliquant le bien-être. "Les gens sont nettement plus heureux dans les pays plus riches, sécuritaires, libres, égaux et tolérants. Ensemble, ces qualités sociales expliquent plus de 63 % de la variation du bonheur moyen !" (R. Veenhoven, "Progrès dans la compréhension du bonheur", Revue québécoise de psychologie, vol. 18, 1997, p. 52). On peut affiner ces quatre grands facteurs richesse, liberté, sûreté, solidarité de bonheur pour saisir des spécificités nationales.

Richesse. Les sondages récents en France montrent que s'il est nié comme facteur de bonheur présent, l'argent est assumé comme facteur de bonheur futur Il paraît ainsi nécessaire de mieux évaluer l'importance de deux facteurs les revenus et le pouvoir d'achat dans l'évaluation du bonheur.

Liberté. Il est nécessaire de mieux évaluer la satisfaction des Français par rapport aux différentes formes de liberté liberté d'expression (qui peut inclure le mode et le degré de participation au système politique), la liberté de déplacement, la liberté d'entreprise ou encore la liberté de culte et leurs poids respectifs dans le bonheur personnel.

Sûreté. Trois dimensions sont particulièrement pertinentes : la sécurité physique (laquelle intègre la santé), la sécurité légale et la sécurité professionnelle.

Solidarité. La dimension relationnelle volume de capital social est fondamentale puisqu'elle permet d'inscrire l'individu dans une collectivité donnée. L'inquiétude pour ses proches ou pour l'avenir de la société peut affecter profondément le sentiment de bien-être.

Ainsi, on peut utilement identifier différentes dimensions : confiance dans la famille, dans les relations amicales, participation sociale (associations bénévoles), perception de l'égalité-équité sociale (inégalité des revenus, des sexes, d'éducation), de la tolérance (acceptation de l'homosexualité, de la prostitution, d'autres cultures).

La réflexion sur le bonheur doit se poursuivre tant le désir de dépasser les stricts indicateurs économiques est fort. Le Canada a par exemple lancé un grand chantier en ce sens.

Ses chercheurs élaborent actuellement un nouvel indice d'évaluation du développement national autour de sept domaines : le niveau de vie, la santé, l'organisation du temps, l'éducation, la vitalité communautaire, l'environnement et la gouvernance. Il est temps que la France s'attelle à ce chantier majeur.

Auteurs

Raphaël Wintrebert | Chargé de recherche
Sociologue de formation, enseignant à l’université Paris-V, il travaille sur divers sujets parmi lesquels les politiques commerciales internationales, le capitalisme financier, les indicateurs de bien-être ou encore la sécurisation des parcours professionnels. Il a récemment publié Attac, la politique autrement ? Enquête sur l’histoire et la crise d’une organisation militante (La Découverte, 2007).