Vers une autre population active

La Lettre de la Fondation vendredi 15 avril 2005
La Fondation a organisé le 7 mars 2005, avec le concours d’Entreprise & Personnel, un colloque international intitulé « Vers une autre population active : changement démographique, activité, croissance », dont cette Lettre rend compte. Nous avons souhaité, à cette occasion, mettre en évidence les implications durables et profondes du changement démographique. Au-delà du seul vieillissement, c’est bien notre modèle économique et social, la politique de l’emploi et la croissance future qui vont en subir les effets négatifs, si rien n’est fait.

Le problème immédiat est d’accélérer le retour à l’emploi des actifs d’aujourd’hui : les jeunes, les étrangers présents en France, mais aussi les travailleurs de plus de 55 ans. C’est la première urgence. Ensuite et par étapes progressives, il faudra poursuivre l’action pour changer les habitudes des employeurs et des salariés avec comme objectif d’éviter l’érosion de la population active.

Cette mobilisation de l’offre ne peut évidemment être dissociée de l’existence d’une réelle demande de travail. La croissance économique, si elle est forte et stable, débouche, même si la réponse est différée, sur l’expansion de l’emploi. À l’inverse, une politique de l’offre en l’absence de croissance, du fait notamment des contraintes monétaires ou budgétaires, peut aggraver le chômage et la crise sociale. Mais la prudence indispensable dans la mise en oeuvre des politiques ne peut effacer le fait qu’une offre de travail libre et abondante crée par elle-même de l’emploi.

Les expériences européennes présentées dans ce document nous l’indiquent clairement : accroître l’offre de travail ne crée pas mécaniquement plus de chômage. Au Royaume- Uni, en Suède, en Finlande, en Espagne ou aux Pays-Bas, l’emploi des seniors, des étrangers, des femmes n’a pas augmenté le sous-emploi. À l’inverse, la réduction de l’offre (par les préretraites par exemple) n’a pas créé d’emploi. Ces pays ont compris qu’une large population active était par elle-même une source de richesse économique. Ils ont démontré que le taux d’activité pouvait être relevé par une action combinée sur l’assouplissement des conditions d’emploi et sur la gestion du chômage. Ces réussites ont été rendues possibles par une action globale portant sur l’ensemble des composantes du marché de l’emploi et sur les différentes populations concernées, comme le démontre l’expérience britannique analysée par J. Portes. Ceci a été accompli dans des contextes très différents, par des gouvernements de droite comme de gauche.

Ces pays ont réussi à réactualiser leur pacte social, en construisant des équilibres différents entre sécurité des personnes et flexibilité de l’emploi. Ces ajustements se sont faits par touches successives, dans un ordre différent selon les pays et selon des méthodes diverses. Aucune réforme ne s’est faite en bloc ni en une seule fois. Il n’y a donc pas de modèle à reproduire ; il y a une voie française à trouver. Chacun conçoit que la découverte de cette voie spécifique exigera en France une sérieuse révision de nos mentalités et de nos comportements à l’égard de l’emploi. Cette recherche doit être placée sous le signe de l’urgence, comme le souligne B. Brunhes. Les délais nécessaires pour changer l’esprit public et mettre en oeuvre les réformes interdisent de nouveaux reports, d’autant plus que la crise de notre État providence s’accentue, comme le rappelle D. Schnapper. Aujourd’hui, les entreprises ont besoin de flexibilité et les individus de sécurité. Il faut rendre ces impératifs compatibles. Pour progresser dans cette voie, il faut s’intéresser à la sécurité des personnes plus qu’à la sécurité des emplois. Cependant, la flexibilité des conditions d’emploi ne sera acceptable par les Français que s’ils sont convaincus au préalable qu’en cas de perte d’emploi, ils seront aidés efficacement pour en retrouver un autre.

La réforme du service public de l’emploi est donc la priorité. La suppression du monopole de l’ANPE ne suffit pas. C’est l’ensemble de l’organisation et des méthodes du retour à l’emploi qui doit être pris en compte. L’indicateur devrait être désormais le temps de retour à l’emploi. Ce changement de perspective induit des conséquences nombreuses sur l’unité d’action, le coaching des personnes, les incitations à la reprise d’emploi (voir les propositions de la Fondation en page 3 de la Lettre).

Ce préalable est indispensable pour rendre possible, et surtout négociable entre partenaires sociaux, la révision des conditions d’embauche et d’emploi. Chacun le sait : dans une économie ouverte à la concurrence et fondée sur les services, les contraintes pesant sur les recrutements, les rythmes de l’activité et les modalités de fin de contrat doivent être revues. Il est temps de rendre plus flexible et plus simple un cadre juridique de l’emploi conçu pour des époques révolues.

Il s’agit alors de trouver la bonne méthode permettant de lever la « chape de plomb » pesant sur ces questions, et donc de définir le cadre où la liberté d’expression et la hauteur de vues puissent s’épanouir en dehors des contraintes habituelles du dialogue social.

Le Conseil d’orientation sur les retraites est un bon précédent ; il a contribué à la compréhension et au dialogue nécessaires à la maturation du changement. Le Conseil d’orientation pour l’emploi créé par le gouvernement peut suivre le même chemin, s’il parvient à se dégager de postures convenues et à adopter une démarche expérimentale incluant le droit à l’erreur, comme le rappelle M. Falkehed.

C’est bien une innovation véritablement politique qui est en jeu pour construire une vision nouvelle, nécessaire à l’inévitable réforme du marché de l’emploi.