jeudi 11 décembre 2008 Renouveler les bases de la compétitivité de l'UE : les solutions des décideurs économiques européens - Table ronde
mercredi 10 décembre 2008 La fin de la démocratie ? - Cycle de débats autour de Coriolan (Shakespeare)
mercredi 3 décembre 2008 Construire la ville du futur : urbanisme et développement durable - Conférence du cycle « Villes et développement durable »
Consulter l'agenda
Parviendrons-nous à ce que les Français, dans leur majorité, envisagent la mondialisation comme leur avenir, et non pas seulement comme une sorte d'agression étrangère porteuse de mal-être, de mal-vivre et de régressions sociales ? A ce que la France cesse de se penser comme un îlot destiné à se protéger du reste du monde ?
Il est vrai que, jusqu'alors, le monde politique n'a pas su trouver le discours de la France dans la mondialisation. Le seul discours est celui de l'adaptation et du rattrapage. Son défaut : faire apparaître le monde comme étranger et menaçant ; engendrer les réflexes de résistance qui caractérisent notre altermondialisme national. Le discours de l'adaptation ne parle ni d'un avenir commun, ni d'une espérance partagée. Il demande des sacrifices. Le plus souvent le fait d'experts, il se décline en solutions, dont l'évidence économique devrait s'imposer à tous. Il ne demande aucune délibération. Puisque les solutions sont là - regardons chez nos voisins qui font mieux -, il n'y a qu'à les mettre en oeuvre. Ce n'est qu'affaire de volonté et de courage politique. Derrière le discours de l'adaptation, il y a comme la nostalgie de ce qui était le rêve gouvernemental de ces pères de l'économie que furent, au XVIIIe siècle, les physiocrates : le despotisme éclairé.
Problème : les sociétés modernes ne se gouvernent pas comme ça. S'adapter, chez les hommes, demande une vision de l'avenir. Ce sans quoi, comme l'ont montré les réactions des catégories sociales visées dans le rapport Attali, celles-ci ne comprennent pourquoi elles devraient se sacrifier pour les autres. Et entrent en résistance. La gouvernance de nos pays demande la construction d'un récit commun. C'est ce qui a été fait dans le cadre du Grenelle de l'environnement, où les différentes parties prenantes se sont reconnues dans une vision partagée. C'est l'enjeu du programme « France 2025 » que le Conseil d'analyse stratégique a initié à la demande du président de la République et du Premier ministre.
La démarche est celle d'un « diagnostic stratégique ». Cette démarche se distingue de la prospective dans la mesure où il ne s'agit pas exactement de se donner, en fonction des futurs possibles ou probables imaginables, une image de ce que sera la France dans vingt ans. La dimension stratégique de l'exercice sous-entend que l'avenir n'est pas écrit et dépend des choix qui seront faits. Le diagnostic stratégique est une méthode qui ne s'inscrit pas dans un univers déterministe ; il suppose plutôt un monde incertain et changeant.
L'expression est reprise d'exercices comparables effectués dans différents pays du monde. Un premier dispositif de diagnostic stratégique a été mis en place par Tony Blair au sein de la « Strategy Unit » de Downing Street. Il ne s'agit pas seulement de faire des rapports sur le futur de la Grande-Bretagne, mais d'animer une réflexion permanente, avec tous les ministères, sur les forces et faiblesses du pays dans la mondialisation, d'en dresser un état des lieux régulier, de dessiner des priorités en fonction d'objectifs qui décrivent ce que la Grande-Bretagne devra être demain.
Une démarche plus ponctuelle a été initiée au Danemark et en Corée du Sud. C'est ainsi qu'en 2005 le Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen a mis en place un « Conseil de la mondialisation » destiné à produire une vision partagée de la mondialisation et de ses implications pour le Danemark. Il en est résulté une stratégie nationale qui, reprise dans des débats parlementaires, s'est traduite par des décisions politiques fortement consensuelles.
L'exercice de diagnostic stratégique correspond peut-être à un art de gouverner à l'âge de la mondialisation. Il exprime d'abord l'idée des contraintes d'un monde solidaire, où toutes les économies sont interdépendantes. Un monde où, pour paraphraser Sartre, « on ne peut pas se sauver seuls ». Un monde où la référence politique n'est plus dans des doctrines ou des idéologies, mais dans une évaluation relative de sa situation, en fonction de ce qu'on a été et de ce qu'on est eu égard aux autres. D'où la nécessité de faire le compte des forces et des faiblesses qui sont toujours relatives. Il s'agit de jouer sur les interdépendances, et pour cela de se doter d'une vision de sa place relative dans le monde. C'est la dimension « diagnostic » de l'exercice. Elle oblige à sortir de soi-même.
Si la dimension « diagnostic » fait l'état des contraintes, la dimension « stratégique » pose que l'avenir est aussi le fait d'une volonté. Le pire serait de rester immobile. Impossible de ne pas se mettre en mouvement. Si l'on ne peut pas tout faire, on peut se choisir un avenir, susceptible d'être un avenir commun, un avenir tel que chacun comprenne par quelles voies on y va et comment, en fin de compte, il y trouvera son compte. Il ne s'agit pas exactement de dire le souhaitable en fonction du possible, mais de choisir ce qu'on veut en fonction de ce qu'on est. Son élaboration est un acte politique important, destiné à permettre la convergence des anticipations des différents acteurs.
On comprend qu'un tel exercice, dans sa dimension plénière, ne peut être le seul fait d'experts. Si ces derniers, privés et publics, ont à être mobilisés, leur parole ne vaut pas à elle seule comme volonté. Encore faut-il mobiliser les techniques de la démocratie. La fécondité de la démarche de diagnostic stratégique tient à sa capacité à permettre l'accouchement d'un récit public, une mobilisation collective autour de la vision d'un avenir partagé. Il s'agit d'un processus, qui, à l'instar de ce que font les Anglais, doit être constamment renouvelé. Il y aurait donc bien un avenir pour le Commissariat général du plan, devenu Conseil d'analyse stratégique : faire de la France dans la mondialisation une « ardente obligation ».
François Ewald | Président du Conseil scientifique et d'évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.