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Le fait même de poser cette question peut paraître provoquant : ne faudrait-il pas d’abord intégrer les immigrés qui sont là ? Il n’empêche qu’en raison de son double vieillissement (par le haut avec l’allongement de l’espérance de vie et l’augmentation du nombre de retraités et par le bas avec le non renouvellement des générations), la France va, comme ses voisins, manquer de bras et de cerveaux.
Sans les apports migratoires, de l’ordre de 200.000 par an, l’Allemagne, l’Italie et bientôt l’Espagne verraient leur population diminuer car les berceaux y sont moins nombreux que les cercueils. Et l’Europe s’est élargie avec une baignoire qui se vide : l’Europe de l’Est va régresser démographiquement d’ici à 2025. L’Europe des 25 accueille dorénavant plus de migrants que les Etats-Unis (1,8 million contre 1,3 million). Les projections de population active sont connues : entre 2010 et 2030 l’Europe verra la tranche des 16-24 ans baisser de 7 millions , celle des 25-54 ans va baisser de 25 millions, alors que celle des 55-64 ans va augmenter d’environ 9 millions de personnes. Les jeunes seront incités à travailler plus tôt, les anciens à partir à la retraite plus tard. Des pénuries importantes de personnels qualifiés sont prévisibles notamment dans les services aux personnes âgées, la restauration, les professionnels du bâtiment et des travaux publics.
L’Espagne et l’Italie, ont réussi à intégrer économiquement et socialement par le travail chacun près de un million d’étrangers depuis l’an 2000. En Espagne, il s’agit d’une immigration jeune (avec un taux d’emploi des étrangers supérieur de 7 points à celui des nationaux alors qu’il est inférieur de 20 points en France). En Espagne toujours, il peut y avoir des travailleurs non déclarés par les entreprises, mais il n’y a pas d’étrangers en situation clandestine car ils sont tous inscrits auprès des municipalités pour obtenir les droits sociaux de base (couverture médicale et scolarisation des enfants). Rien de tel chez nous où la tenue des registres municipaux rappelle les mauvais souvenirs de Vichy. De tels registres existent toujours en Alsace sans que personne n’y trouve à redire. Le rapporteur de la Commission d’enquête du Sénat sur l’immigration clandestine (rapport rendu public le 13 avril 2006) rappelle : « qu’on ne bâtit rien sur l’ignorance ». C’est ainsi que la migration clandestine a été estimée par Nicolas Sarkozy lors de son audition entre 200. 000 et 400.000 !
Malgré sa meilleure santé démographique, la France est aussi concernée par la saignée des 25-54 ans dont le nombre devrait baisser de 1,6 million de personnes entre 2000 et 2025. Il lui faudra donc ouvrir les frontières à une immigration choisie en fonction des besoins du marché du travail comme entend le faire le projet de loi qui sera bientôt en discussion au parlemen
Pour éclairer le débat sur l’immigration choisie, il faut commencer par ne pas confondre les 3,2 millions d’étrangers recensés en 1999 dont 500 000 nés en France (5,6% de la population totale) avec les 4,3 millions d’immigrés (des étrangers nés à l’étranger et vivant en France) dont un tiers de nationalité française. Notre république accorde assez généreusement la nationalité a 140.000 étrangers chaque année. C’est la raison pour laquelle la question du droit de vote des immigrés n’est pas un enjeu véritable, il suffit de devenir Français. Assez exemplaire sur l’insertion juridique, la France l’est moins sur l’insertion économique et sociale. Rappelons quelques chiffres clés.
Ces dix dernières années le flux d’entrées officielles a quasiment doublé passant de 120.000 à 220.000. Les ressortissants de l’UE ont vu, dans le même temps, leur nombre régresser à un flux annuel de 42.000. Le taux de chômage des étrangers non UE est trois fois plus élevé que celui des Français. Sur les 2,9 millions d’étrangers en âge de travailler à peine un tiers de femmes est en emploi et un peu plus d’un homme sur deux. Au total, sur cinq étrangers présents sur le territoire seuls deux ont un emploi. Les Maghrébins représentent 30% des travailleurs étrangers mais près de la moitié des chômeurs de cette catégorie.
Les Asiatiques, dont les flux annuels d’immigration régulière on triplé depuis le début des années 90 pour dépasser les 30.000 soit trois fois moins que les 100.000 Africains du Nord et du Sud, ont un taux de chômage égal à celui des Français.
Par contraste, les Portugais qui étaient aussi nombreux que les Algériens ou les Marocains dans la population active étrangère (24%) ne représentaient que 7% des chômeurs. Les Portugais ont même un taux de chômage deux fois plus faible que celui des Français. Dommage que tous les tous les Français ne soient pas d’origine portugaise !
Il est classique d’expliquer cette différence de taux de chômage par les niveaux de qualification insuffisants. D'après les analyses de l'Ocde, les deux tiers des immigrés arrivant en France ont un niveau inférieur au premier cycle des collèges contre un sur deux en Allemagne, moins d'un tiers en Grande-Bretagne et un quart aux Etats-Unis. La douce France n’attire pas les plus éduqués des candidats à l'immigration. Nous subissons une immigration trop centrée sur l’Afrique et le regroupement familial et trop peu ciblée sur le travail : en 2005 il n’y a eu que 11500 cartes de séjours délivrées au titre de l’emploi soit 7% des flux. Le gouvernement a sans doute raison de vouloir encadrer les mariages mixtes qui représentent aujourd’hui 20% du total des mariages en France. Mais il faudrait aller plus loin et poser les questions qui dérangent sur notre incapacité à intégrer par le travail. Est-ce en raison de la trop forte concentration régionale des immigrés : l’Ile de France accueille 40 % des étrangers ? De fait, la carte scolaire concentre et renforce les handicaps sociaux liés aux origines, au lieu de les diluer. Mais cette analyse ne suffit pas à expliquer pourquoi le taux de chômage des ressortissants du Maghreb ayant suivi des études supérieures (24%) est quatre fois plus élevé que pour l’ensemble des actifs du même niveau (6%). Au-delà des discriminations généralement avancées, il y aurait donc d’autres facteurs, jusqu’ici mal identifiés, liés aux structures familiales, aux valeurs fondamentales, au statut de la femme et sans doute aux religions qu’il faudrait intégrer dans l’analyse pour mieux comprendre le chômage différencié des migrants en fonction de leurs origines démographiques et ethniques.
De par notre histoire nous continuerons à avoir une immigration subie plus ou moins clandestine. Pour la maîtriser nous pourrions utilement nous inspirer de nos voisins à commencer par l’Espagne qui a régularisé 700.000 travailleurs dont la moitié provenait d’Amérique latine. La population de cette zone va augmenter de 140 millions d’habitants d'ici à 2025 soit une fois et demie plus que l'ensemble des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée. Il n’y plus assez de Portugais pour répondre aux immenses besoins de professionnels dans le BTP mais il y a des millions de Brésiliens prêts à se tourner vers l’Europe, leur deuxième patrie !
Michel Godet
Economiste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite