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La société est traversée par un retour de la magie, un ré-enchantement, une critique de la raison froide, un retour aux valeurs d’harmonie avec l’environnement, aux valeurs d’émotions. Le problème est que la politique telle qu’elle existe aujourd’hui est issue de l’âge rationaliste. Elle est organisée autour de l’idée de conviction. Il faut faire un programme, il faut convaincre l’opinion, il faut s’entourer d’experts, éventuellement d’intellectuels, se référer à une seule morale, à une seule rationalité, à une seule identité qui sert de ciment à la société. Evoquer les grands mots de « démocratie », de « morale », de « progrès », n’accroche plus.
A l’âge des identités multiples, du retour de l’irrationnel, des fois, des idéologies d’émotions, le politique va évoluer nécessairement vers de nouveaux critères : la séduction personnelle, la capacité à mobiliser et à faire rêver, la capacité à faire plutôt que la capacité à dire. Ceux qui parlent trop fatiguent terriblement. Il y a une prime pour ceux qui font rêver, qui rassemblent sur leur personnalité au-delà de leur camp, qui savent, par expérience, par capacité d’entraînement, comment faire changer les choses plutôt que de dire lesquelles doivent changer. La référence à une seule morale, à une seule identité, à une seule manière d’être rationnel va se périmer : il faudra faire droit davantage à l’intelligence de chacun, organiser beaucoup plus la concertation, laisser une très grande place à l’expérimentation. Le rappel à l’ordre ne fonctionnera pas.
L’intelligence et l’imagination, la capacité à établir des ponts que les autres ne font pas a plus d’avenir comme qualité politique que la rationalité. Voilà l’origine de la crise des élites entraînées à dire, à raisonner, à tenir un discours d’expertise.
La société refuse le messianisme collectif, le grand soir, l’homme providentiel qui par miracle changera tout en demandant d’importants sacrifices. Il faut sans doute faire le deuil des très grands projets, très longs, très compliqués dans un moment où l’imaginaire réclame de l’intensité, de l’immédiat.
La société, plus individualiste dans l’imaginaire, moins structurée par la famille patriarcale, se réorganise autour de petits groupes, qui partagent beaucoup de choses : des idées, des goûts, des informations utiles, des projets, des initiatives. Ces petites tribus d’amis – assez stables, assez soudées – permettent l’influence réciproque sur les choix personnels, professionnels, politique. C’est à ces petits groupes qu’il faut s’adresser. Ce que l’internet, avec son marketing de niche, réalise assez bien. Ces communautés de destin, avec leur éthique particulière, sont les vraies communautés, pas celles du communautarisme ethnoculturel. Cette situation me fait penser à l’Antiquité tardive. « Le Sénat légifère mais ne règne pas », disait Hobson. La réalité de la formation, de la solidarité, de la vie intellectuelle était ailleurs. Dans les sectes chrétiennes et celles des cultes orientaux. De petits groupes qui ont réinventé tout l’héritage antique et nous ont légué ce que nous en connaissons.
L’individu a un imaginaire plus « liquide », plus fluide ; il se voit moins comme un solide, un roc, enfermé dans un rôle. C’est le retour de la persona latine, capable de prendre des visages successifs, d’épouser simultanément plusieurs rôles, d’habiter plusieurs lieux, d’errer sans se sentir perdu pour autant. La surprise, l’essai, l’instable sont les caractéristiques de cette individualité nouvelle. Les comportements politiques peuvent se ressentir de ce désir de surprendre, de changer à la dernière minute, de s’accorder un droit d’expérimenter. Souvenons-nous de la Renaissance, de ce climat de quête du savoir, de l’expérience. De la crise actuelle du sens, du lien social, peut émerger, comme d’un milieu saturé de nouvelles formes, des concrétions originales et difficiles à imaginer.
Franck Debié | Ancien directeur général
Normalien, agrégé de géographie, docteur en géographie politique, spécialiste des crises et des processus de paix, Franck Debié dirige le Centre de géostratégie de l’École normale supérieure à Paris. Il enseigne les questions européennes à HEC. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Proche-Orient et les Balkans.
Michel Maffesoli | Membre correspondant de la Fondation
Philosophe et sociologue, Michel Maffesoli est professeur à l'université Paris-V.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite