Le monde attend que l'Europe prenne les commandes

Tribune parue dans European Voice jeudi 3 mai 2007
Le 6 avril dernier, le Times of Oman publiait un supplément à l'occasion du cinquantième anniversaire du Traité de Rome intitulé « The Quiet Superpower » (La superpuissance tranquille). Il titre avec l'affirmation qu'alors que les critiques estiment que l'UE a « un pied dans la tombe », bon nombre de pays se tournent vers l'Europe et non vers les Etats-Unis comme modèle. Le rapport détaillé contient une série d'articles intitulés « Best of Europe » (Le meilleur de l'Europe), « Best place to grow old » (Où profiter de sa retraite), « Best start-ups » (Le hit-parade des PME innovantes), « The best of time » (Où se divertir), « The best architecture » (La plus belle architecture), « The best in culture » (Le top de la culture)...

De la lecture de ce recueil se dégage un sentiment d'optimisme qui a été perdu lors des célébrations en Europe célébrations qui ont concerné surtout les élites commémorant d'anciens succès. La raison d'être de l'intégration européenne est de se tourner vers l'avenir. Mais cet 'élan visionnaire' était absent : la tant louée Déclaration de Berlin n'a été rien de plus qu'un exercice pour limiter les dégâts. La seule manière de faire adopter n'importe quelle déclaration à l'unanimité était qu'Angela Merkel, la Chancelière allemande, contrôle étroitement le processus rédactionnel et la présente au cours du sommet comme un texte final, non amendable, signé uniquement par les présidents du Conseil des ministres, la Commission européenne et le Parlement européen. Qu'ils sont loin les objectifs de transparence et de démocratie participative ! Ceci ne diminue en rien le succès personnel de Merkel d'avoir obtenu une déclaration, basée, inévitablement, sur le plus petit dénominateur commun. C'est une illustration réaliste de l'état du leadership national européen à ce jour. En tant qu'événement public, le 50e anniversaire d'un projet historique unique a fait chou blanc, n'attirant guère l'intérêt populaire.

Les réactions dominantes des dirigeants des Etats membres ainsi que des médias nationaux ont été que l'Union a été un franc succès, mais que ses politiques et ses priorités devaient être redéfinies et l'élargissement futur remis en question.

Cette expérience en Oman n'était pas nouvelle. Fréquemment, en quittant l'Europe qui regarde son nombril dans une ambiance d'incertitude et de manque de confiance on découvre que d'autres pays à travers le monde contemplent l'UE avec admiration et souhaitent seulement qu'elle fasse preuve de leadership en matière de politique étrangère, car cela a un impact sur tous les défis internationaux. Ceci nous mène à un paradoxe. Aucun défi majeur confrontant la société aujourd'hui ne peut être traité efficacement au niveau national. Même les Etats-Unis s'en sont rendu compte. Il y a 7 ans, à Lisbonne, les dirigeants de l'UE se sont solennellement mis d'accord de rendre l'Union " l'économie du savoir la plus dynamique et compétitive du monde " d'ici 2010. Mais ils n'ont pas accordé à l'UE les pouvoirs nécessaires et les Etats membres ont failli à leurs engagements : 2010, aujourd'hui, n'est qu'un rêve. La faille du projet de Lisbonne est qu'il nécessite des efforts douloureux avant la prochaine élection nationale et ne porte ses fruits qu'après, une formule politique peu alléchante. En outre, les dirigeants nationaux préfèrent ne pas admettre à leurs électeurs que leur marge de manoeuvre politique est limitée, surtout pour les membres de l'Eurogroupe. Le Times of Oman fait écho des sentiments que l'on peut entendre en Chine, au Japon, en Inde et ailleurs. La plupart du monde, las de l'hégémonie américaine, souhaite un leadership européen. Ceci ne signifie pas que l'UE devrait entrer mondialement en concurrence avec les Etats-Unis. Elle devrait, en revanche, chercher à établir le vrai partenariat transatlantique qu'évoquaient auparavant les deux parties. Pour ce faire, l'Europe doit consentir à payer sa part et à partager pleinement avec les Etats-Unis (ainsi que d'autres) l'obligation de maintenir la sécurité mondiale et surtout de s'exprimer d'une seule voix. Tout d'abord, ceci nécessite de construire une politique étrangère et sécuritaire commune (non pas unique), avec un ministre des affaires étrangères et un corps diplomatique propre à l'UE. Ceci est désiré par les citoyens de l'Europe et sans quoi il est impossible de s'attaquer efficacement à la plupart des défis actuels que ce soit la mondialisation, la sécurité énergétique, le terrorisme ou l'éradication de la pauvreté. Le chef de la politique étrangère de l'UE, Javier Solana, et ses successeurs, probablement en collaboration avec le président permanent du Conseil européen, doit prendre les commandes de la politique étrangère, quitte à rétrograder les relations bilatérales entre les Etats membres et les pays tiers au deuxième plan. Les dirigeants politiques auraient du mal à l'accepter, mais ce serait dans l'intérêt public. Il est probable qu'en juin prochain le Conseil européen sera d'accord pour convoquer une conférence intergouvernementale, pour trouver un accord sur un nouveau traité. Il est presque certain qu'un nouveau traité créera les fonctions de ministre des affaires étrangères européen et de président permanent du Conseil européen. Il ne faudrait pas perdre de temps à préparer cette échéance et des étapes transitoires devraient être mises en oeuvre en attente de l'entrée en force du nouveau traité.

Auteurs

Stanley Crossick | Conseiller de la Fondation
Président fondateur de European Policy Center (Bruxelles)