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Deux chercheurs en science politique de l’Université de Californie à San Diego publient en juillet, dans le Journal of politics, les résultats d’une recherche financée par la National science foundation, intitulée « Two genes predict voter turnout ». James H. Fowler et Christopher T. Dawes entendent démontrer non qu’il existerait un « gène du vote », mais deux ! Avant même sa publication, ce papier fait grand bruit aux Etats-Unis. L’élection de novembre prochain joue son rôle. L’étude toutefois ne porte pas sur les préférences partisanes mais sur la propension à aller voter plutôt qu’à s’abstenir. Selon les auteurs, ce comportement aurait une composante « héréditaire ».
Ils identifient deux gènes à certaines transcriptions desquels ont été associés des comportements « antisociaux » ; ils montrent que d’autres de leurs transcriptions peuvent au contraire gouverner des comportements d’« altruisme social ». Le tour est joué – à grand renfort d’enquêtes statistiques - : aux deux gènes sont attribués toute une famille de tels comportements (religieux, caritatif…). Le vote « familial » en fait partie…
N’insistons pas sur les objections qui viennent immédiatement à l’esprit. S’il y a des « gènes du vote », on comprend qu’aux Etats-Unis la participation soit relativement stable (à bas niveau). Mais comment expliquer par exemple les variations fréquentes et de grande ampleur de la participation des électeurs français ? Et que dire des Belges qui ont choisi le vote obligatoire ; les voici contre nature ?
Ces élaborations sont décidemment trop américaines, trop « sociobiologistes », pour intéresser les chercheurs français ? Peut-être, mais elles ont du moins l’intérêt de focaliser l’attention sur un phénomène que les doctrines dominantes en matière de sciences politiques tendent ici et là à esquiver : l’existence d’un désir politique qui à travers les institutions fait tenir ensemble (y compris par conflits et guerres) les individus dans une société donnée. On touche à l’inconscient.
Les hommes de San Diego n’en veulent rien savoir. Ils colmatent la brèche par un recours à quelques données bien fragiles de la génétique et de la neurobiologie. Ils en viennent à écrire que « les gènes sont les institutions du corps humain », qu’ils « contraignent le comportement humain exactement comme les institutions contraignent le comportement de groupe ». Mais toute institution est-elle contraignante ? Le propre d’une institution n’est-il pas de susciter l’adhésion, sinon même l’amour, et la haine aussi bien entendu ? Voilà qui ne relève pas plus de la génétique que d’une science politique du sujet rationnel.
Dominique Lecourt | Membre du Conseil de surveillance
Professeur de philosophie à l'université de Paris-VII, vice-président de l'Observatoire du principe de précaution
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite