mardi 10 juin 2008 Indicateurs de richesse et de « bien-être » : faut-il tout changer ? - Conférence
mercredi 14 novembre 2007 Mesurer le bien-être : une mission impossible ? - Table ronde
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Vous avez la lourde et délicate responsabilité d'animer, à la demande du président de la République, un groupe de réflexion sur « des instruments de mesure complémentaires aux indices actuels, afin de mieux prendre en compte l'impact sur le bien-être de la dégradation - ou de l'amélioration - de l'environnement, des conditions de travail, du niveau d'éducation, de l'état de santé, des inégalités ».
S'il n'est pas nouveau, le sujet est particulièrement ambitieux puisqu'il s'agit ni plus ni moins de savoir si le PIB est encore adapté comme mesure du « progrès ». On sait que, dans nos sociétés développées, le PIB par habitant a plus que triplé en moins de 30 ans ; or les enquêtes d'opinion montrent que le bien-être des citoyens n'a pas connu la même dynamique, loin de là ! Quel est dès lors le lien entre croissance économique (mesurée par le PIB ou le PNB) et développement du bienêtre ?
Le PIB correspond à la somme de tout ce qui peut se vendre et qui a une valeur ajoutée monétaire, indépendamment de la moralité ou même de la légalité des biens et services produits. Or on assimile trop souvent PIB et bien-être. A l'évidence pourtant de nombreuses activités et ressources qui contribuent au bien-être ne sont pas comptées (parce qu'elles ne sont pas marchandes, ou parce qu'elles n'ont pas de coût de production monétaire direct). Faut-il dès lors transformer/ compléter/remplacer le PIB qui est aujourd'hui considéré peu ou prou comme l'instrument de mesure dominant du bien-être d'une société ?
Dans l'hypothèse, probable, où vous répondriez positivement, deux questions plus redoutables encore surgissent :
Comment faire ? Quelles sont les grandes dimensions devant être prises en compte (santé, logement, pauvreté, richesse et sécurité économique, qualité de l'air, bruit, etc.) pour mieux saisir le bien-être des individus ? Quelles options méthodologiques possibles (agrégation de données monétaires et non-monétaires, pondération) retenir ? Ces choix ne sont pas uniquement techniques, ils impliquent une vision, nécessairement partielle, de ce qu'est la richesse. Plutôt que d'édicter, seule, les normes et les critères du bien-être (ou pire du « bonheur »), il me semble que votre commission a davantage vocation à proposer un espace institutionnalisé de délibération qui permette d'élaborer collectivement de nouvelles conventions de richesse. La définition du bien commun et des moyens d'y parvenir ne saurait, dans nos démocraties modernes, être réservée à quelques spécialistes, fussent-ils prix Nobel. D'où la nécessité d'une commission permanente élargie, réunissant à la fois des experts techniques et des acteurs politiques, et qui réactualiserait aussi bien les résultats des indicateurs que les critères de leur élaboration.
Avant même d'entrer dans les méandres techniques et méthodologiques, il faut se demander pour qui et pour quoi l'on souhaite élaborer un éventuel nouvel indice. A l'échelle d'un pays, un indice doit permettre d'une part de communiquer et de débattre autour de la notion de richesse, d'autre part de contrôler et de guider les politiques publiques. Dans cette perspective il ne sert à rien de promouvoir une batterie d'indicateurs (10, 20, 30 ?). Il existe déjà aujourd'hui plus de 300 « indicateurs de développement durable » recensés, il n'y aurait aucun intérêt à rallonger la liste. Malgré un aspect très réducteur et schématique, il faut donc se résoudre à valoriser un (deux maximum) indice(s) synthétique(s), résultat de l'agrégation d'éléments non-monétaires.
Trois grands scénarios sont alors possibles :
(1) se débarrasser du PIB et le remplacer par un PIB corrigé à partir de variables environnementales et/ou sociales. Cette option aurait l'avantage de transformer radicalement notre vision de ce qu'est un pays « riche » à travers un unique indice. Une nouvelle cartographie (et un nouveau classement !) des pays serait ainsi possible qui mettrait l'accent sur des variables non-monétaires. Autant dire qu'elle ne convient ni aux comptables nationaux, qui se battent depuis plus de 60 ans pour élaborer un outil homogène, cohérent et reconnu, ni aux acteurs économiques et politiques qui veulent avoir une vision du seul développement économique, ni même à certains acteurs sociaux ou environnementaux qui ne souhaitent pas « polluer » leurs données sociétales par des données monétaires. Sachant par ailleurs qu'il est douteux que l'ensemble des pays accepte un tel bouleversement, il est fort peu probable que ce scénario se produise.
(2) conserver le PIB en tant que tel et lui adjoindre, chaque fois qu'il est mentionné, un indice totalement distinct du PIB et fondé sur des variables environnementales, et/ou sociales. On assume ici une coupure définitive entre la dimension économique, révélée par le PIB, et la dimension socio-environnementale. Si cela permet de confronter directement l'évolution de l'une et de l'autre, et peut-être de mesurer les effets de la première sur la seconde, le risque est grand en revanche qu'apparaisse une hiérarchie entre les deux indices, reflet de la prédominance d'un champ (l'économie) sur l'autre (le sociétal), et donc progressivement l'abandon du second.
(3) conserver le PIB en tant que tel et lui adjoindre, chaque fois qu'il est mentionné, un PIB corrigé à partir de variables environnementales et/ou sociales. Comme pour le scénario précédent, il s'agit de rendre systématiquement visibles (dans les médias et dans les débats publics) deux indices, ce qui devrait être accepté par les différents groupes d'intérêt aux enjeux fort divers. Contrairement à l'option (2) en revanche, on aurait ici le PIB inchangé et un PIB corrigé. Plus complémentaires qu'opposés, ces deux outils feraient office d'instruments de conjoncture et d'aiguillon des politiques publiques ; ils permettraient aisément des comparaisons internationales et pourraient fonder une réflexion citoyenne sur ce qui fait la « richesse » d'une collectivité. Dans un rapport récent sur la mesure du pouvoir d'achat, Robert Rochefort et Philippe Moati insistaient sur la nécessité de construire « des indicateurs de qualité de vie et de bien-être ». Même préconisation chez le député Hervé Mariton qui présentait en avril dernier un rapport de la Mission d'information sur la « mesure des grandes données économiques et sociales »…
Vous voyez donc, M. Stiglitz, que les attentes sont fortes, souhaitons que la réflexion que vous initiez ne s'arrête pas dès votre rapport rendu.
Raphaël Wintrebert | Ancien chargé de recherche
Sociologue de formation, enseignant à l’université Paris-V, Raphaël Wintrebert travaille sur divers sujets parmi lesquels les politiques commerciales internationales, le capitalisme financier, les indicateurs de bien-être ou encore la sécurisation des parcours professionnels.
Il est, depuis novembre 2008, chef de projet au Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC).