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La crise financière s'offre comme une immense crise de la responsabilité. Dans tous les sens du mot : juridique, philosophique, politique. Raison pour laquelle ses effets se déploieront pour longtemps bien au-delà des seules sphères économique et financière.
Le dirigeant d'un grand établissement financier dit : « Personne ne pouvait imaginer ce scénario de crise financière. » Un autre : « Je suis dubitatif sur la capacité qu'on peut avoir à isoler des responsables, à repérer la part d'appréciation de chacun. » Un troisième : « C'est la faute des agences de notation. » La responsabilité d'un dirigeant peut-elle s'absoudre d'un : « C'était imprévisible » ou d'un « Je ne l'ai pas fait exprès » ? Il est singulier d'observer comment certains dirigeants s'en remettent à la parole d'un autre, se justifient du comportement des autres, donc comme non responsables, presque victimes. Précisément, parce que, comme l'a montré Friedrich Hayek, le « marché » est construit sur l'idée que l'incertitude de l'avenir est irréductible, il exige que ses acteurs se constituent comme devant répondre en dernier ressort de leurs décisions, ce qui veut dire se conduire en responsable, condition de la confiance qui est la condition du crédit. Dans un univers de responsabilité, l'incertitude n'excuse pas, elle exige.
On ne peut pas dire que cette crise était imprévisible. Quant on en fera l'histoire, on verra que les signaux furent aussi nombreux que déniés. 2002 : « Ils vont tuer le capitalisme. » Claude Bébéar avertissait. Qui, « ils » ? L'ingénierie du capitalisme financier en faillite aujourd'hui. Afin d'éviter l'intervention du législateur, Claude Bébéar en appelait à la résistance des chefs d'entreprise, à leur capacité à dire non, à leur courage. Y croyait-il vraiment ? De fait, de 2002 à 2007, ceux qui auront dit « non » auront été bien peu nombreux.
Tout le monde se félicite du retour des Etats. On a déjà oublié sa part de responsabilité due à l'édition de normes comptables procycliques. On est entrée dans une nouvelle ère de régulation, qui se promet d'aller jusqu'à fixer ce qui paraissait relever du plus intime d'un contrat : les conditions de rémunération des mandataires sociaux - « parachutes dorés » obligent. Le Medef obtempère aux injonctions de l'Elysée. Les règles de gouvernance, les serments de transparence, l'éthique comme principe d'autorégulation, tout cela a vécu. Le président de la République peut, sans qu'on entende la moindre contestation, convoquer les responsables politiques du monde entier à « refonder le capitalisme ». Chacun au fond se réjouit. On suivra les procédures. On sanctionnera les contrevenants. C'est tellement plus reposant de n'avoir pas à être responsable.
On peut déjà anticiper le moment où il redeviendra de mode de critiquer l'intervention d'un Etat par ailleurs si exsangue qu'il aura bien du mal à assumer ses nouvelles missions. Eternel retour de cycles que l'utopie de la responsabilité est décidément impuissante à interrompre.
Une suggestion : ne conviendrait-il pas de mettre cette crise en relation avec d'autres crises sanitaires, industrielles ou écologiques qui ont secoué ou menacent le monde contemporain ? Car il s'agit bien aussi dans cette crise financière de gestion de risques, du mésemploi de certaines techniques aussi puissantes que sophistiquées (produits dérivés), de l'avis d'experts (en économie) et de crise de l'expertise (agences de notation). Les techniciens de la finance ont pu croire qu'ils disposaient des outils qui réduiraient l'incertitude des marchés, offrant ainsi aux financiers un pouvoir sans limite. L'incertitude appelle la prudence, celle qu'ont mise en oeuvre quelques sages du monde financier comme Antoine Bernheim ou Warren Buffett.
Si l'on poursuit la comparaison, force est de constater qu'épargnants, déposants, contribuables se sont constitués dans une dépendance silencieuse finalement exceptionnelle dans le monde contemporain vis-à-vis de ceux à qui ils confient leur argent. Le premier plan Paulson a, semble-t-il, échoué devant la révolte de Main Street. Cela n'annonce certes pas le renouveau d'une contestation du capitalisme. Peut-être seulement le début de l'entrée de la démocratie dans le monde financier, à côté de la démocratie parlementaire. Alors au-delà de l'éthique, et de la régulation, apparaîtrait un troisième terme : démocratie.
François Ewald | Président du Conseil scientifique et d'évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.