Ni scientisme, ni catastrophisme : place à l'esprit critique

Chronique jeudi 24 janvier 2008
« Entre l’arrogance des scientistes et le catastrophisme des technophobes, comment aborder avec discernement des problèmes aussi grave que le réchauffement climatique ? » interroge Dominique Lecourt. Jusqu’à la toute fin du XXe siècle, le scientisme qui a accompagné la révolution des techniques et des technologies posait la science comme émancipatrice. Le Sommet de la Terre de Rio (1992) constitue un tournant ; pour la première fois, des scientifiques et des philosophes alertent sur le péril pour la liberté que constitue la science.

A travers la formulation des principes « de responsabilité » ou « de précaution » est posée la thèse que l’humanité a désormais acquis par la science les instruments d’une puissance qui peut l’anéantir en tant qu’espèce. Qu’il s’agisse des nouvelles techniques de procréation, des possibilités offertes par le clonage thérapeutique ou de la convergence des « NBIC » (nanoscience, biologie, informatique et sciences cognitives), chaque avancée de la science alimente aujourd’hui la thèse du catastrophisme. Les effets de la prise de conscience du réchauffement climatique a accentué tant ce clivage que le paradoxe de la coexistence des discours particulièrement alarmistes des politiques et militants avec l’omniprésence des technologies de pointe dans notre quotidien. Catastrophisme contre scientisme, donc ? Alors que le scientisme permettait à l’homme d’adorer sa propre raison divinisée grâce à la science, le catastrophisme affirme de fait la toute-puissance de l’homme grâce à cette même science, comme « deux variantes d’une idéologie laïque qui flatte le narcissisme humain et qui entretient une vision eschatologique : Enfer ou Paradis ». Pour échapper à ce « catastrophisme scientiste », qui, procédant de la peur et de l’attrait paradoxal de l’homme à son égard, pose le consensus en vérité, Dominique Lecourt propose une « éthique pour la recherche » qui rende toute sa place à notre bien le plus précieux : l’esprit critique. « C’est la condition même pour que la recherche aide l’humanité à transformer son rapport à l’environnement dans le sens d’une liberté plus grande et d’une prospérité moins inégale ».

Auteurs

Dominique Lecourt | Membre du Conseil de surveillance
Professeur de philosophie à l'université de Paris-VII, vice-président de l'Observatoire du principe de précaution