Permettre aux jeunes de réussir

Tribune parue dans Les Echos, 17 mai 2006 mercredi 17 mai 2006
Le mouvement anti-CPE traduit l'inquiétude de la jeunesse française sur son avenir professionnel. Trois obstacles viennent entraver l'entrée des jeunes sur le marché du travail : la faible mobilité professionnelle, l'insuffisance de l'apprentissage des langues étrangères, ainsi que la difficile transition entre la formation et l'emploi.

L'entrée des jeunes sur le marché du travail semble particulièrement compliquée en France, du fait d'un grand nombre d'obstacles, obstacles que nos partenaires européens connaissent généralement à un moindre degré. Au lieu d'y voir un refus du changement ou une apologie du statu quo, ne faudrait-il pas déceler dans les récentes manifestations contre le contrat première embauche (CPE) l'expression d'une jeunesse préoccupée par les freins qui l'empêchent de réussir sa transition vers la vie professionnelle ?

Ces freins sont de trois ordres. La faible mobilité professionnelle en France en premier lieu. Le salarié français reste en moyenne 11 ans à chaque poste occupé. Cette préférence pour la stabilité plutôt que pour la mobilité n'a rien de surprenant, puisque la mobilité professionnelle est en France, plus souvent que chez nos voisins européens, imposée et horizontale, voire descendante. Le passage de la précarité à l'emploi stable s'avère généralement très difficile et la mobilité vers un emploi de meilleure qualité plutôt exceptionnelle. Il en découle naturellement une crainte de la mobilité, voire du changement, que l'on a pu constater dans les manifestations récentes contre le CPE. La stabilité et la protection de l'emploi, que réclament les jeunes Français, les considérant indispensables à leur entrée sur le marché du travail, risquent de les éloigner encore davantage de leur légitime objectif : trouver, tout au long de leur vie professionnelle, de l'emploi de qualité.

En second lieu, malgré l'envie de réussir des jeunes Français et leur désir de progresser professionnellement, même en dehors des frontières nationales, l'Europe n'est pas vécue comme une solution. Le frein que constitue l'apprentissage des langues étrangères n'est pas négligeable : les Français se considèrent en général incapables de mener une discussion dans une langue étrangère et sont, par conséquent, limités dans leurs recherches d'emploi à des entreprises ou des pays dans lesquels la langue française est la langue officielle. Seuls 14 % des Français se déclarent "tout à fait disposés" à vivre dans un autre pays de l'Union où la langue parlée n'est pas le français, contre 47 % qui se disent "pas du tout disposés" à réaliser une mobilité européenne en dehors des pays francophones.

La laborieuse transition entre la formation et l'emploi constitue un troisième obstacle dont souffrent les jeunes Français. Le constat est désormais partagé par tous : les passages longs et incertains de stages peu rémunérés à des emplois intérimaires et des CDD - "passages" qui, au total, durent en moyenne entre 8 et 11 ans en France - constituent un réel frein à la réussite professionnelle des jeunes. Les solutions choisies en Europe divergent, l'allongement de la durée des études n'étant plus considéré comme une solution au problème. Dans ce contexte, la tendance française à valoriser le temps consacré aux études, plutôt que leur contenu, paraît bien étrange. Les appellations "bac +5 ", "bac +2 ", "bac +... " en sont une illustration : au lieu de mettre en avant la qualité et l'utilité du diplôme, la simple durée devient la caution de la valeur du diplôme. Ces appellations ne sont pas anodines, elles reflètent une réalité française qui implique une dévalorisation des diplômes.

Le malaise autour du CPE ne peut être compris sans prendre en compte ces obstacles, parfois difficilement visibles, dont souffrent les jeunes Français, et qui sont autant de freins à leur réussite professionnelle et à leur entrée dans la vie adulte autonome. Plusieurs politiques peuvent être imaginées : une incitation à la mobilité professionnelle, bénéfique pour les jeunes comme pour les entreprises, une incitation à la mobilité européenne, venant se greffer sur les dispositifs européens déjà existants, un meilleur accès aux entreprises pour les étudiants et aux capitaux pour les jeunes diplômés. Autant de mesures qui permettraient de casser l'opposition artificielle entre stabilité et mobilité, et de montrer que, dans un monde qui change, la vraie sécurité de l'emploi est dans une aptitude à la mobilité assise sur la formation tout au long de la vie.

Auteurs

Anna Stellinger | Ancien directeur du pôle « Politique et société »
Diplômée de l’université de Lund (Suède) et de Sciences Po, Anna Stellinger est spécialiste des questions du travail et de la réforme de l’État. Ses travaux récents portent sur la réussite des jeunes, le travail des femmes, les mutations de l’État providence ou encore les politiques d’activation du marché du travail.