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Les partisans de cette théorie entendent prendre le relais des tenants du « créationnisme scientifique », promu en Amérique depuis les années soixante par des organisations fondamentalistes protestantes sur la base d’une lecture littérale de la Bible, considérée comme un ouvrage « scientifique », au risque d’avoir à réécrire toute la science contemporaine du Big Bang à l’« homo-sapiens » en 6000 ans ! Ils visent, comme leurs prédécesseurs à imposer leur théorie comme matière d’enseignement dans les écoles publiques.
Un débat sur La société française face aux courants créationnistes organisé par le Centre d’études du Saulchoir et le Groupe Albert le Grand au Couvent Saint-Jacques le vendredi 8 février, à l’initiative de Jacques Arnould, a bien montré que ce qui pouvait passer jusque-là pour une affaire typiquement américaine trouve maintenant des échos en Europe et, en particulier, en France.
Ces échos sont d’abord liés à la diffusion massive et bien ciblée dans l’Education nationale de l’imposant et luxueux ouvrage de l’intellectuel musulman turc Harun Yahya intitulé Atlas de la Création (décembre 2006). L’auteur adopte une position proche de celle des fondamentalistes protestants américains. Il refuse la théorie de l’évolution en tant que supposément contraire aux enseignements du Prophète, alors même que le Coran ne comporte pas de récit de la création. Il affirme le caractère scientifiquement « indépassable » de ce texte et n’hésite pas à imputer au « matérialisme » de Darwin la responsabilité de tous les désastres qu’a subis l’humanité depuis le début du XXème siècle : stalinisme et nazisme et maintenant terrorisme islamiste…
Les responsables de l’Education nationale en France constatent qu’un nombre croissant des élèves musulmans n’hésitent pas à manifester, par absentéisme et objections en classe ou sur leurs copies, leur opposition à l’enseignement de l’évolution.
De leur côté, les tenants du « dessein intelligent » progressent en Europe. On a entendu récemment une ministre néerlandaise de l’éducation prendre position en faveur de cette théorie. Au Conseil de l’Europe, le rapport (8 juin 2007) du député Guy Lengagne, présent au Couvent Saint Jacques, a décrit l’expansion de ce mouvement en Belgique, en Russie, en Allemagne et, surtout, en Pologne et dans les anciens pays du bloc soviétique.
Que ce rapport, approuvé à l’unanimité par la Commission compétente n’ait pas pu être discuté en séance plénière ne manque pas d’inquiéter, car la question en Europe comme aux Etats-Unis relève bien de la politique, et spécialement de la politique éducative.
Une fois admis que les écritures et textes sacrés ne relèvent pas du genre scientifique, et n’énoncent pas des « faits », mais qu’ils concernent le sens que chaque être humain est appelé à donner à sa vie. Ne convient-il pas d’admettre aussi que la science, elle, n’a rien à nous dire sur ce sens ? Elle produit des connaissances qui répondent au besoin du vivant humain de maîtriser son milieu.
La théorie du « dessein intelligent » est une interprétation de résultats acquis par ailleurs ; elle ne produit aucune connaissance nouvelle. Ce n’est pas une théorie scientifique.
La question de savoir si l’interprétation des textes sacrés se trouve en accord avec les connaissances produites par la science, c’est l’affaire des théologiens. Quant aux scientifiques, ils s’égarent lorsqu’ils bâtissent une « conception du monde » (en l’occurrence « évolutionniste ») qui selon les plus athées d’entre eux « réfuterait » les dogmes de la religion.
Dominique Lecourt | Membre du Conseil de surveillance
Professeur de philosophie à l'université de Paris-VII, vice-président de l'Observatoire du principe de précaution