Présidentielle 2022 : les Français entre vote sanction et front républicain

Guillaume Tabard | 04 juin 2021

Entre rejet d’Emmanuel Macron et refus de Marine Le Pen, les critères de vote n’ont jamais été aussi brouillés, selon le baromètre de la Fondation pour l'innovation politique, réalisée en partenariat avec Le Figaro.

Dégagisme, vote sanction, front républicain. Et si voter était d’abord le pouvoir de dire non? De rejeter ou d’empêcher, plus que de choisir. C’est un des signes de la crise démocratique française que le premier moteur de l’attitude électorale soit de se mobiliser pour « sortir les sortants » (Giscard en 1981, Sarkozy en 2012), ou de se fédérer pour bloquer un « entrant » (Jean-Marie Le Pen à la présidentielle de 2002, Marine Le Pen et Marion Maréchal aux régionales de 2015). Que se passera-t-il à la prochaine présidentielle si, dans l’hypothèse d’un nouveau duel Macron-Le Pen, les deux phénomènes symétriques de rejet se conjuguent ?

C’est l’un des nombreux intérêts de l’étude semestrielle de la Fondation pour l’innovation politique, réalisée en partenariat avec Le Figaro et administrée par OpinionWay, de ne pas s’en tenir aux seules intentions de vote, mais d’interroger les Français sur tous les paramètres de leur motivation de vote. Ce qui conduit à ce baromètre de la « protestation électorale ». Il reste spectaculaire de constater que 78 % des Français, une part constante depuis deux ans, envisagent soit de voter pour un candidat dit « protestataire » (issu du RN, de LFI, de DLF ou du NPA), soit de s’abstenir, soit de voter blanc ou nul. Toute typologie est par nature réductrice. En 2017, le vote Macron recelait aussi sa part de « dégagisme » ; et en 2022, les votes Le Pen et Mélenchon seront aussi, et largement, des votes d’adhésion.

 

Mais l’essentiel est l’évidence de l’insatisfaction face à l’offre la plus prévisible à ce jour. Ainsi, en cas de nouvelle finale Macron-Le Pen, 29 % des Français seulement disent vouloir voter pour le chef de l’État, 25 % pour la présidente du RN et 32 % disent prévoir de s’abstenir ou de voter blanc, sans compter ceux qui sont hésitants. Ce qui fait 54 % de votes pour les deux finalistes, qui, il y a quatre ans, avaient attiré à eux deux 66 % des inscrits, tandis que 25,5 % s’étaient abstenus et 8,5 % avaient voté blanc. Cela signifie que la part d’adhésion dans l’attitude électorale recule au profit de la sécession ou de l’incertitude.

À ce jour, la seconde option domine : 51 % des Français disent, selon la Fondation pour l’innovation politique, avant tout « éviter l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République »

D’où la nécessité d’aller plus loin dans la compréhension des motivations électorales. Vote sanction contre Emmanuel Macron, front républicain contre Marine Le Pen? À ce jour, la seconde option domine: 51 % des Français disent, selon la Fondation pour l’innovation politique, avant tout « éviter l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République », contre 41 % qui veulent à l’inverse « éviter la réélection d’Emmanuel Macron ». Ce différentiel de 10 points est sensiblement inférieur à ce qu’il était en septembre dernier, mais bien plus net qu’en janvier 2020 où les deux rejets étaient équivalents.

Sans surprise, les deux candidats dominants du moment vont faire campagne sur ces volontés antagonistes de faire barrage à l’autre. Le chef de l’État en jouant de la peur de la patronne du RN, et celle-ci en misant sur le « ras-le-bol » du capitaine du navire France. Et tout logiquement, les autres prétendants à l’Élysée, de droite comme de gauche, vont insister sur le caractère par défaut de la réédition de la finale de 2017, tel que le montre l’enquête de la Fondation pour l’innovation politique.

Vote sanction ou front républicain ? La réponse se joue aussi dans l’attitude de chaque électorat. Or, ils sont tous partagés

Vote sanction ou front républicain? La réponse se joue aussi dans l’attitude de chaque électorat. Or, ils sont tous partagés. Toujours dans l’hypothèse d’un second tour Macron-Le Pen, les électeurs d’un candidat LR ou d’un candidat LFI au premier tour seraient respectivement 54 et 48 % à d’abord vouloir faire barrage à la députée du Pas-de-Calais et 41 et 46 % à d’avance chercher à faire battre le président en place. De même, 66 % des électeurs PS ou EELV seraient dans la logique du front républicain, 28 % dans celle du vote sanction. C’est loin d’être uniforme. Et 27 % de ceux qui sont «certains» ou ayant «de fortes chances» de voter pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour privilégieraient un vote Le Pen au second tour, 23 % seulement un vote Macron. Même répartition à somme quasi nulle du côté des électeurs potentiels de Xavier Bertrand (32 % de report sur la première, 34 % sur le second).

Droitisation de l’opinion

Est-ce « la mort du front républicain », comme le proclament les macronistes, avec la pensée à peine dissimulée de culpabiliser les états-majors qui n’appelleraient pas suffisamment à faire battre la présidente du Rassemblement national? Cet argument est rodé par les chevau-légers de LREM durant cette campagne régionale. Mais pour que cette stratégie meure, encore faudrait-il qu’elle ait jamais vécu. Elle a joué une fois en 2002 quand Jean-Marie Le Pen n’a récupéré que les voix du seul Bruno Mégret quand Jacques Chirac en gagnait 20 millions supplémentaires. Mais, en 2017, d’un tour à l’autre, Marine Le Pen a gagné 3 millions de voix. La «normalisation» du discours de l’élue d’Hénin-Beaumont continue de la faire apparaître comme un second choix possible.

Il reste à savoir si le retour de la dramatisation au nom des principes dits « républicains » provoquera un sursaut des électeurs LFI, PS ou LR. Ou si au contraire, elle apparaît comme une ficelle de communication de plus en plus étrangère aux motivations réelles des électeurs parce qu’étrangère à leurs préoccupations quotidiennes.

La réactivation d’un « tout sauf Le Pen » pourrait aller à contresens de la droitisation générale de l’opinion mesurée par le baromètre de la Fondation pour l’innovation politique. Sur une échelle d’autopositionnement de 1 à 10, il y a dix-huit mois, 33 % des Français se disaient clairement à droite et 22 % à gauche. Ils sont aujourd’hui 38 et 18 %. Le différentiel a doublé. Mais, dans le même temps, les électeurs lepénistes sont nombreux à ne pas se reconnaître sur cette échelle. Un signe de plus que la présidentielle se jouera loin des évidences et des réflexes classiques.

Lisez l’article sur lefigaro.fr.

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