Une soixante de fidèles ont prié le 7 septembre. Les deux imams veulent proposer un modèle alternatif au conservatisme religieux qui, selon elles, prédomine.

Des femmes. Mais aussi des hommes. Là, dans la même pièce, assis côte à côte, au sol, sur un parquet recouvert de tapis. Priant à l’appel de deux imams. En France, la scène est inédite. Samedi 7 septembre, dans un lieu tenu secret, à Paris, face à une assemblée composée d’une soixantaine de fidèles, Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay, âgées de 30 ans et 29 ans, ont dirigé la première prière mixte de la mosquée itinérante qu’elles ont créée.

Appelée Sîmorgh, du nom d’un animal de légende symbole du guide intérieur de chaque croyant qui lui révèle son moi profond, elle s’adresse aux musulmans et musulmanes « orphelins et orphelines de mosquée » en demande d’un islam « spirituel et progressiste », qui n’a « pas pour vocation de structurer les relations sociales ni l’espace politique ». Les deux jeunes femmes souhaitent « réconcilier la foi avec la raison et l’esprit critique »« loin des pressions communautaires et familiales » et des « logiques de culpabilisation permanente ».

« C’est un moment historique et pour l’islam et pour la République », s’est enthousiasmé un fidèle. « J’attendais ça depuis longtemps, que l’islam soit porté par des femmes, a commenté, tout sourire, Amine (les prénoms ont été modifiés), Versaillais de 29 ans, travaillant « dans le ferroviaire ».

« J’ai cherché et cherché encore des projets de mosquée inclusive en France, mais je n’en trouvais qu’aux Etats-Unis ou en Allemagne, raconte Sofia, étudiante parisienne de 22 ans. Je veux sortir des règles et des normes pour retrouver une dimension spirituelle. »

A l’image d’Amine et Sofia, le reste de l’assemblée était plutôt jeune et comptait autant de femmes que d’hommes. Certains avaient fait le trajet depuis Lyon et Marseille. « C’était un rêve de gosse de pouvoir prier avec mes frères et mes sœurs », s’est exclamé à haute voix un jeune homme.

« Obstacle culturel et psychologique »

De l’autre côté de l’Atlantique, on appelle ça le « Mecca style », littéralement le « style de La Mecque », la ville sainte de l’islam, à l’ouest de l’Arabie saoudite, où hommes et femmes prient ensemble. C’est ce qu’a rappelé Ani Zonneveld, imam à Los Angeles et présidente de l’association Muslims for Progressive Values, présente pour soutenir les deux Françaises et les féliciter de leur initiative. Tout comme Seyran Ates, imam de la mosquée inclusive Ibn Rushd-Goethe de Berlin.

Dans les mosquées françaises, les femmes sont séparées des hommes, et seuls les seconds sont imams. « En réalité, l’obstacle à l’imamat des femmes n’est ni religieux ni théologique mais culturel et psychologique », affirment Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. Tout comme le port du voile, rappellent-elles.

Samedi, quelques femmes étaient voilées, la plupart ne l’étaient pas. A la mosquée Sîmorgh, il n’y a aucun interdit ni aucune obligation vestimentaire. Le lieu promeut l’égalité (entre hommes et femmes – « pas question d’en faire un lieu de communautarisme féministe ! »), la liberté (de porter ou non le voile), l’inclusivité – « Aucune discrimination en raison de l’orientation sexuelle, du genre, de l’origine ou de la religion d’un individu n’est tolérée », est-il précisé dans les statuts – et la langue française (dans laquelle tous les sermons seront prononcés). Par ailleurs, il n’y aura pas d’imam attitré, hommes et femmes volontaires pourront diriger la prière et prononcer les sermons à tour de rôle.

Ce projet est porté par le mouvement Voix d’un islam éclairé (V.I.E). Géré par deux associations (l’une culturelle, l’autre cultuelle), il a été créé il y a un an par les deux jeunes femmes et compte aujourd’hui 200 membres. Toutes deux issues de culture catholique et converties à l’islam il y a une dizaine d’années, elles ne veulent « rien imposer » aux musulmans, soulignent-elles, seulement multiplier l’offre en proposant un modèle alternatif au conservatisme religieux qui, selon elles, prédomine dans les mosquées de France.

Ce qu’elles ont vécu, samedi, comme « un moment important pour l’islam de France » va désormais se renouveler tous les mois dans un local différent, « le temps d’évaluer la demande » et en attendant d’avoir les moyens de louer un lieu fixe.