INTERVIEW – Professeur des universités à Sciences Po, Dominique Reynié regrette que, de nos jours, «la suspicion vaut accusation». «La vérité des faits n’a plus aucune importance», ajoute-t-il.

Dominique Reynié est également directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

LE FIGARO. – La démission du ministre de l’Écologie à la suite des révélations de Mediapart vous paraissait-elle inéluctable?

Dominique REYNIÉ. – Du point de vue de la règle, du droit, non. Il n’y a pas de faute concernant le logement personnel, improprement qualifié de logement «social» par les journalistes ; on sait désormais qu’il n’y a rien d’irrégulier, pas plus que dans les travaux de rénovation de l’appartement de fonction ; on pourrait discuter de leur opportunité, voire de leur coût, mais l’appartement est propriété de la République, il est classé, soit on cesse de l’entretenir, soit cela est coûteux. S’agissant de l’usage de l’indemnité parlementaire, j’ai d’autant moins compris ce que Mediapart reproche à Rugy, que la même pratique, semble-t-il, chez d’autres parlementaires, mais de sensibilité différente, a été ignorée par ce journal. Pour les fameux repas, comme président de l’Assemblée, on découvre, trop tard, qu’en quatorze mois de présidence de l’Assemblée, François de Rugy a organisé neuf dîners, réunissant en tout 66 personnes. Puis, toujours grâce au Canard enchaîné, on apprend, trop tard encore, que Rugy a été moins dépensier que ses prédécesseurs.

La vérité des faits n’a plus aucune importance. La démission ne s’imposait pas non plus d’un point de vue moral. On peut relever des maladresses ou les contradictions d’un écologiste entre ses discours et son comportement, mais cela relève du débat et s’il fallait soumettre la classe politique à l’épreuve de cohérence entre le discours et la vie quotidienne, qui en ressortirait indemne? Et de nous tous, inclus bien sûr les journalistes de Mediapart?

En fait, cela devrait nous alarmer, la démission était inéluctable par le seul fait du vacarme médiatique aux airs de chasse à l’homme. Cette machine infernale nous devient familière: un nom est lancé, sa mise en cause est publique, fondée ou pas, déclenchant un tohu-bohu insoutenable en moins de temps qu’il n’en faut pour réfléchir, poussant les responsables politiques à craindre d’en payer le prix, a fortiori peu avant des élections. La machine, délirante puis dévorante, n’a pas besoin de vérités, les apparences suffisent à l’alimenter. La suspicion vaut accusation, et ces accusations sont des condamnations.

Faut-il se réjouir ou bien s’inquiéter du fait que nos hommes politiques ne puissent plus échapper aux investigations de la presse?

On pourrait parler d’investigation si les enquêtes portaient, avec le même acharnement, sur l’accroissement de la dépense publique conjugué au déclin de nos services publics, sur l’explosion des budgets régionaux, sur la dette de Paris, de 1 milliard en 2001 à 7 milliards aujourd’hui, ou celle de l’État, proche de 100 % du PIB, etc. Mais ce que l’on appelle de manière souvent emphatique «investigation» procède ici de dénonciations anonymes, ce que trahit la dissimulation des sources. En l’absence des sources, il est impossible de savoir ce qui motive ces dénonciations, or cela ne peut pas être sans importance pour apprécier la réalité des fautes supposées.

La transparence n’est-elle pas un principe fondateur des démocraties libérales, qu’il convient de défendre et d’approfondir?

Comment comprendre si l’on ne connaît pas les vrais ressorts d’une mise en cause? Quels sont les motifs d’un acharnement? Pourquoi des élus occupant d’authentiques logements sociaux, ou à loyer modéré, sont-ils épargnés par ces orages médiatiques quand d’autres, comme notre ministre écologiste, doivent démissionner sous les coups, notamment parce qu’il se voit reprocher, mais à tort, un tel logement? Où est la transparence? Au contraire, c’est le règne de l’obscurité et des quelques initiés, ce qui favorise l’arbitraire et les règlements de comptes.

Vous avez beaucoup étudié la défiance entre les élites politiques et le peuple, sur laquelle surfent d’ailleurs les populistes. La moralisation de la vie publique n’est-elle pas une bonne manière de répondre à cette défiance?

La défiance vient pour partie du soupçon de malhonnête que l’on fait peser sur les élus et les gouvernants, quelques fois à juste titre, mais trop souvent par des faits montés en épingle, voire de simples apparences. En réalité, les responsables politiques n’ont jamais été aussi vertueux qu’aujourd’hui. La plupart sont honnêtes. Quelques-uns doivent l’être par prudence, mais va-t-on juger le for intérieur?

La raison profonde de la défiance est dans la difficulté qu’ont les gouvernants à répondre aux attentes des citoyens, notamment parce que celles-ci sont déraisonnables ou contradictoires. La perte d’efficacité de l’autorité démocratique nous pose un immense problème. Au lieu d’en débattre, nous jetons de nouveaux fagots dans une chaudière déjà incandescente. Voilà pourquoi j’estime problématique la manière dont l’offensive a été lancée par Mediapart. Elle est faible dans ses motivations publiques, extravagante dans la forme et disproportionnée dans ses conséquences. Cette méthode reposant sur des dénonciations ne peut donc faire trembler ou chuter que ceux qui n’ont pas de pouvoir. Par définition, elle n’atteindra jamais les puissances de ce monde, car on ne les dénonce pas ; elle a plus à voir avec une politisation de la morale qu’avec une moralisation de la politique ; elle contribue à l’érosion de notre démocratie en affirmant la servir.