ENTRETIEN RÉALISÉ PAR JANNICK ALIMI, OLIVIER BEAUMONT, TIMOTHÉE BOUTRY, CHRISTEL BRIGAUDEAU, BORIS CASSEL ET HENRI VERNE
AVEC DOMINIQUE REYNIE ET JEAN-MARC DANIEL DE LA FONDATION POUR L’INNOVATION POLITIQUE

PRESIDENTIELLE : Ce que propose Alain Juppé, le favori des sondages, est-il réalisable ? Premier entretien de notre série sur la primaire.

DEMANDEZ LE PROGRAMME ! C’est la série de rendez-vous que nous vous proposons en partenariat avec la Fondation pour I’innovation politique, avec les six candidats des Républicains à la primaire de droite. Alain Juppé, porté par les sondages (et par le ralliement, hier, des centristes de IUDI) inaugure cette série. II sera suivi de Jean François Copé, Nathalie Kosciusko-Morizet, Bruno Le Maire, Nicolas Sarkozy et François Fillon (Jean-Frédéric Poisson du Parti chrétien-démocrate, qui participe aussi à la primaire, fera l’objet d’une interview en dehors de cette série). Cette primaire est cruciale la plupart des Français estimant — à tort ou à raison — que le vainqueur de novembre aura de fortes chances de rentrer à l’Elysée en mai 2017. Certes, le match se jouera en bonne part sur la personnalité des candidats. Pourtant, il y a plus que des nuances entre les projets des rivaux LR. Pour comprendre, décoder, évaluer les programmes, tester leur faisabilité nous avons décidé d’associer l’expertise de nos journalistes et celle des chercheurs de la Fondapol, un think tank libéral. Son directeur, le politologue Dominique Reynié, est notamment réputé pour ses travaux sur les populismes. Après avoir tenté une entrée en politique « active » (candidat LR aux dernières régionales), il a refermé cette parenthèse et repris son activité de chercheur et professeur à Sciences-po. Pour la primaire de gauche, nous renouvellerons cet exercice avec un think tank proche du PS, la Fondation Jean Jaurès. Ensemble, nous « auditionnerons » les candidats à ce scrutin prévu en janvier. Notre objectif : vous aider à vous faire une opinion… et choisir.

Les sondages vous placent en tête de cette primaire, avec des écarts qui se creusent. Cette élection peut-elle encore vous échapper ?

ALAIN JUPPE : Bien sûr, rien n’est jamais joué.

Qu’est-ce qui pourrait faire perdre Alain Juppé aujourd’hui ?

Ah… Alain Juppé peut-être ? Je suis très prudent sur les sondages, car on connaît mal le corps électoral. Je garde la tête froide. Mais c’est évidemment un encouragement à suivre le cap que je me suis fixé.

Vous avez dit qu’« en matière judiciaire, il vaut mieux avoir un passé qu’un avenir ». C’est une réponse aux attaques de Sarkozy contre vous ?

Quand on fait la course en tête, on reçoit tous les Scud, et j’en ai reçu beaucoup. Mais à un moment, il faut dire stop. Cette petite phrase, c’était une façon de stopper ces attaques, c’était de la légitime défense.

Mais n’est-il pas plus souhaitable de n’avoir aucune affaire du tout ?

Oui bien entendu. Mais quand on a un passé, on ne l’efface pas. Ou alors on se fait hara-kiri. II y a aussi le droit au pardon parfois.

Votre concept d’identité heureuse n’a pas été bien compris dans l’opinion. Vos adversaires vous attaquent beaucoup sur ce sujet…

C’est peut-être grâce à l’identité heureuse que ça prend ! J’ai choisi un très bel objectif. Et tous ceux qui ont décidé de jouer les Cassandre et promettre un destin plus difficile que celui d’aujourd’hui se sont mis à côté de la plaque.

Pensez-vous comme François Fillon qu’il y a un problème avec l’islam ?

Je suis convaincu qu’une grande partie des Français musulmans ont une conception de leur religion compatible avec les principes de la République. A ceux-là, nous devons le dialogue et le respect de la diversité. A condition qu’ils s’engagent très clairement à respecter les lois de la République. Je propose la rédaction d’un code de la laïcité applicable à toutes les religions, puis un accord avec les représentants des Français musulmans sur la base de ce code.

Peut-on envisager d’interdire le financement des mosquées par des pays étrangers ?

Oui, j’y suis favorable. Car on sait très bien que certains de ces pays financent les mouvements religieux qui sont très éloignés de notre conception de la laïcité.

Seriez-vous favorable à une taxe halal ?

On pourrait plutôt parler de redevance. C’est une possibilité…

Qu’avez-vous envie de dire aux supporteurs de Sarkozy qui affirment qu’ils voteront pour Marine Le Pen en 2017 si vous gagnez la primaire ?

Moi je voterai pour Nicolas Sarkozy s’il gagne. Je voudrais leur dire que je me bats uniquement contre deux adversaires : le pouvoir actuel et le FN, dont le programme nous amènerait dans le mur. Je trouve que l’on est sévère sur le quinquennal de Nicolas Sarkozy. Je le suis beaucoup moins. On a un peu oublié qu’entre 2007 et 2012, il s’était produit la plus grave crise économique depuis 1930.

Vous avez regardé « Ambition intime » dimanche dernier, l’émission de Karine Le Marchand ?

Je regarde en général peu ce genre d’émissions, même quand elles me concernent.

Mais alors pourquoi avoir accepté d’y participer ?

J’ai un peu hésité, puis je me suis laissé entraîner par l’air du temps. Si je ne l’avais pas fait, on aurait dit « Juppé est bégueule, il ne veut même pas la faire ! »

Vous avez fait de l’éducation un des piliers de votre programme Aujourd’hui, le système scolaire ne parvient pas à faire progresser les élèves les plus en difficulté…

II ne faut pas céder au catastrophisme. II y a des points d’excellence dans notre système éducatif : un bachelier bien formé possède un niveau supérieur a son équivalent américain ou canadien, je parle d’expérience. Mais c’est vrai il y a des choses qui ne marchent pas, comme le décrochage inacceptable de 150 000 jeunes à la fin de la scolarité obligatoire.

Si vous êtes élu, reviendrez-vous sur les mesures prises par ce gouvernement ?

S’il y a bien une réforme qui a eu une influence zéro sur I’amélioration du système, c’est celle des rythmes scolaires. Sur ce sujet, je laisserai les maires libres de leur choix. Ceux chez qui ça marche pourront continuer. Pour ce qui est de la réforme du collège, I’idée de départ consistant à laisser un peu de marge de manœuvre aux établissements dans I’utilisation de leurs heures de cours n’était pas mauvaise, mais elle a vite été dénaturée. Je suis aussi très hostile à ce qui a été fait en matière d’apprentissage des langues anciennes ou dans le recul des classes bilangues, même si depuis la ministre a fait marche arrière. Dans ces réformes, on a tapé a côté de la plaque.

Que proposez-vous ?

J’ai trois objectifs. Le premier est de mettre le paquet sur la maternelle et le CP en allégeant les effectifs dans ces classes et en augmentant la rémunération des professeurs. Je souhaite ensuite proposer à l’expérimentation sur la base du volontariat I’autonomie des établissements avec la création d’un conseil éducatif d’enseignants élus par leurs pairs, et qui auront leur mot à dire sur le choix du proviseur ou du directeur. Ma troisième idée, c’est le développement de I’alternance à tous les niveaux, du CAP au master, pour lutter contre I’échec à l’université.

Vous promettez de ne pas toucher au budget global de l’Education. Allez-vous déshabiller le lycée pour financer l’effort sur le primaire?

Déshabiller, non, mais améliorer les performances, oui. II y a dans le secondaire en France 10 à 15 % d’heures de cours en plus que dans les autres pays. Oui, il y a une possibilité de redéploiement avec moins d’heures de cours au lycée. II y a des choix à faire.

Vous souhaitez renforcer les effectifs des forces de l’ordre de 10 000 postes Vous êtes d’accord avec le mouvement initié par le gouvernement ?

Mais pourquoi avoir attendu l’an dernier pour s’y mettre ? Ce gouvernement découvre I’Amérique six mois avant la fin du quinquennat ! Alors je ne vais pas justifier I’action du gouvernement sous prétexte qu’on n’a pas fait que des choses absolument parfaites avant 2012. Bien sûr qu’on a fait des erreurs et j’en ai signalé deux : la suppression des renseignements généraux et la suppression d’un certain nombre de postes dans les forces de I’ordre. Etant tout de même entendu que la menace terroriste n’était pas la même en 2007- 2008. Donc il faut augmenter les effectifs en créant des emplois nets. Et en libérant les policiers et les gendarmes des tâches administratives qui occupent les deux tiers de leur temps en recrutant des emplois civils. J’avais aussi proposé qu’on actionne la réserve de la police et de la gendarmerie. Le gouvernement vient enfin de le décider. On est parfois entendu mais bien tardivement.

Votre programme n’obéit-il pas à la logique du tout-carcéral ?

Je vais être très clair : oui, il faut une politique de répression. Allez dire aux policiers agressés à Viry-Châullon que tout va bien. II faut rétablir I’autorité de I’Etat. D’abord en faisant en sorte que les peines soient exécutées. Les remises automatiques de peine sont un non-sens. On peut laisser aux juges la possibilité de réduire des peines mais pas de façon automatique. Je suis aussi pour le rétablissement de la double peine quand un étranger a commis un acte criminel et qu’il a purgé sa peine il faut pouvoir le reconduire chez lui. J’ai proposé aussi que le seuil à partir duquel les aménagements de peine sont possibles – c’est-à-dire deux ans – soit ramené à un an et six mois en cas de récidive. Le taux d’incarcération en France est inférieur à la moyenne européenne. La prison est parfois le seul élément dissuasif pour rétablir I’ordre dans certains quartiers et bien faire comprendre aux délinquants en puissance qu’il y a une sanction. Car la contrainte pénale mise en place par Mme Taubira, ce n’est pas une sanction. Les juges s’en sont rendu compte et ne I’utilisent pas. Le bracelet électronique pour un terroriste ce n’est pas adapté.

Les cas sont extrêmement rares…

II y en a au moins eu un (NDLR Adel Kermiche, I’un des assassins du père Hamel à Saint Etienne-du-Rouvray) et un seul c’est déjà trop.

Pensez-vous que les juges soient laxistes ?

Je ne dirais pas ça. II y en a qui sont laxistes et d’autres qui ne le sont pas. Mais quand j’entends certains discours du Syndicat de la magistrature, je n’ai pas la même vision de la justice qu’eux.

L’Europe est en état de délitement après le Brexit. Comment restaurer cette puissance européenne ?

L’Europe est un enjeu essentiel. Face à ce délitement que fait-on ? On la laisse s’écrouler ? On crie avec les loups qui veulent démanteler I’Europe ? Ce serait une catastrophe absolue. On assiste à a la montée des nationalismes, des populismes. Même en Allemagne, on voit ressurgir des mouvements d’extrême droite. On voit aussi réutiliser les mots de « guerre froide » entre I’Est et I‘Ouest. Cela m’inquiète énormément et I’Europe a plus que jamais sa raison d’être. Mais il faut la reconstruire. II faut d’abord régler I’affaire du Brexit. On ne peut pas divorcer et rester dans la maison.

Quelles leçons tirer du Brexit ?

ll faut poser cette question : a-t-on quelque chose en commun en Europe ? Y a-t-il une civilisation, une culture européenne ? Je suggère d’organiser une grande conférence des consciences européennes. La mode n’est pas aux élites. Mais on a besoin des élites intellectuelles philosophiques, économiques, sportives, pour réfléchir à ce qu’on a en commun. Demandons-nous ce que c’est que I’Europe.

Une victoire de Trump vous inquiète ?

On est sidéré par la trajectoire de Trump, qui j’espère n’ira pas jusqu’au bout. Son degré de connaissance de I’Europe et de la France est assez inquiétant.