Dans une époque éprise de transparence et d’horizontalité, légiférer contres les fausses informations ne suffit pas, estime Farid Gueham, de la Fondation pour l’innovation politique, dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Si la propagande est aussi vieille que l’exercice politique, Internet devait changer la donne, introduire une nouvelle échelle, une accélération. De big data en fast data, la masse de l’information traitée, tronquée, détournée et son onde de choc prendraient des proportions inédites, jusqu’à peser de manière décisive sur l’issue d’une élection présidentielle. Le 3 janvier, le président Macron annonçait un projet de loi contre les fake news, mais peut-être est-il déjà trop tard.

Les fausses informations ne sont pas un fléau propre à notre époque. Mais voilà, les acteurs, la tribune et l’auditoire ne sont plus les mêmes. Plus vaste qu’une agora, plus charismatique qu’un dictateur, plus fluide qu’un parti politique, Internet et les réseaux sociaux ont redistribué les cartes. Des accusations d’ingérence russe lors de l’élection présidentielle américaine à l’inimitié entre le président français et les chaînes russes Sputnik et RT, le texte serait donc un rempart pour protéger notre démocratie des ingérences extérieures, si l’on en croit la ministre de la culture Françoise Nyssen.

La loi peut-elle être à la hauteur face à ce nouvel ennemi sans visage ? Le journalisme n’a pas attendu l’élection de Donald Trump ou les déclarations-chocs de Vladimir Poutine pour vérifier ses sources. La loi sur la liberté de la presse de 1881 prévoyait déjà des pénalités contre la diffusion « de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers ».

Il est peu probable que l’hypothétique menace d’un référé, procédure judiciaire d’urgence en période d’élections, freine la diffusion d’une fausse nouvelle, décourage ses producteurs, et encore moins leurs intermédiaires « forcés », les GAFA, géants de l’Internet. Si Mark Zuckerberg accueille favorablement tous les efforts qui vont dans le sens du respect de règles du jeu « adaptées à chaque région », force est de constater que, malgré le scandale Cambridge Analytica et la campagne « Delete Facebook » qui l’a suivi, le réseau social reste confiant dans son avenir économique.

Des outils de vérification en direct

Au-delà des contours esquissés par le cadre juridique, la recherche sur le traitement des données propose des outils évolutifs. Faut-il rétablir une éthique du discours et de l’information par la loi, ou placer sa confiance dans la science des données ? Des laboratoires français développent des outils de vérification en direct (« live checking »), démasquant les fake news au fur et à mesure des allocutions, au lieu de s’y attaquer périodiquement en période électorale.

L’Institut national de recherche dédié au numérique développe actuellement un outil de décryptage des contenus, « un logiciel pour traquer les mensonges des politiques ». Imaginez un outil riche des données recueillies par les services de l’Etat, du nombre de naissances dans chaque maternité à la connaissance fine de la production agricole dans chaque région. Ces données, actualisées en temps réel et croisées de façon presque automatique lors d’un discours ou d’un débat, permettraient de vérifier instantanément la véracité des propos.

Si Internet – qui est un pharmakon, c’est-à-dire à la fois poison et remède, selon le philosophe Bernard Stiegler – a propagé les fake news, nul doute qu’un algorithme porte en lui la promesse de la transparence, garant d’une confiance retrouvée dans notre rapport à l’information. Contrairement à la loi, l’innovation et la recherche portent la vérification des faits vers l’automatisation en temps réel, générant un nouveau rapport à l’information et au discours politique.

Face au risque d’obsolescence du cadre législatif, la « data science » s’adapte au traitement de l’information, jusqu’à l’anticipation. Si, dans un sondage de janvier, 79 % des Français saluaient l’initiative d’une loi contre les fake news, il est peu probable que l’injonction réglementaire rencontre le même succès dans la pratique.L’objectif de rétablir la confiance entre le lecteur et l’information, entre l’électeur et le politique, réside moins dans un objet que dans un projet. La coconstruction évoquée par Nicolas Colin et Henri Verdier dans L’Age de la multitude (Armand Colin, 2012) est un des leviers du renversement de ces rapports.

Algorithmes au service du data-journalisme et logiciels de fact-checkingparticipatifs impactent réciproquement la production et la consommation d’information, mais aussi l’exercice d’une citoyenneté augmentée qui « sape les fondements de la démocratie représentative et son principe de délégation », comme le suggère le journaliste Francis Brochet dans son portrait de « L’électeur numérique » (Le Débat, mars-avril 2017).

La limite d’un projet de loi contre les fake news réside enfin dans le rejet d’un modèle vertical : celui qui impose le vrai et décrète le juste. « Les zones de confiance traditionnelles ont perdu de leur magistère moral », rappelle la sociologue Monique Dagnaud dans Le Modèle californien. Comment l’esprit collaboratif change le monde (Odile Jacob, 2016).

L’arbitrage est complexe pour le lecteur et l’électeur : entre la perspective d’un détecteur de mensonge continu et instantané, et celle d’un grand oral électoral, il faudra choisir. Mais dans notre société horizontale, tissée de coproduction et avide de transparence, celle-là même qui a porté au second tour de l’élection présidentielle un candidat hors système et une candidate antisystème, la loi anti-fake news n’est qu’un spectre daté, l’ombre d’une bonne intention, dépassée avant même de voir le jour.

Farid Gueham, consultant secteur public et contributeur numérique et innovation auprès de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), est l’auteur de « Le fact-checking : une réponse à la crise de l’information et de la démocratie » (Fondapol, 2017).