Dans un entretien accordé à Atlantico le 12 septembre 2014 , Dominique Reynié explique que, la société française, traditionnellement et majoritairement de droite, est traversée par un fort élan libéral que les responsables politiques UMP et UDI persistent à ignorer.

Atlantico : Le polémiste Eric Zemmour vient de publier « Le suicide français » aux éditions Albin Michel dans lequel il fustige des élites politiques sommant la France « de s’adapter à de nouvelles valeurs », de la même manière que Michel Onfray dénonce une gauche libérale et sociétale, Eric Zemmour dénonce ces travers à droite. Qu’est ce qui dans le libéralisme dérange tant à droite ?

Dominique Reynié : Le succès d’auteurs comme Eric Zemmour est symptomatique de nos désarrois contemporains, mais le débat n’est pas là s’il s’agit de parler du libéralisme. La conversion libérale de nos responsables publics ne passera pas, hélas, par la lecture de tel ou tel ouvrage ou livret, mais par l’expérience du crash budgétaire.

Je le répète, en France, le libéralisme n’existe pas. Où sont les libéraux en France, tout au moins au sein de la classe politique ? La France est un pays ultra social-étatiste. Depuis une quarantaine d’années, droite et gauche se sont succédées avec à chaque fois le même bilan : augmentation de la dépense publique, augmentation de la pression fiscale et augmentation de la dette, le tout avec de moins en moins de croissance, de plus en plus de chômage et un nombre de salariés de la fonction publique qui n’a jamais été aussi élevé dans toute notre histoire qu’en… 2014 ! Je n’arrive même pas à comprendre où l’on prétend loger le moindre soupçon de libéralisme dans tout ceci. En revanche, je pense qu’une forme de libéralisme, un libéralisme sans doctrine ni drapeau, un libéralisme d’intuition, vigoureux, se situe dans la société française. Notre société civile est traversée de velléités libérales mais la classe politique n’est pas libérale, et dans ses actes moins encore que dans ses propos.

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Le conservatisme en France vient principalement de la classe politique car elle est, par construction, rétive au changement ; le libéralisme est dans la société. Les Français appellent aujourd’hui à reprendre une partie des pouvoirs qu’ils ont donnés. On va même voir ressurgir les régionalismes. Prenez le cas de la querelle sur l’impôt, en demandant une baisse de la pression fiscale, les contribuables ne veulent rien d’autre que récupérer une partie de leur pouvoir d’achat car ils s’estiment capables d’en faire un meilleur usage. Voyez tous ces mouvements, tels que « quitter la sécu », les « Zèbres », fédérés par Alexandre Jardin, les Auto-entrepreneurs et leur défense par Aurélien Sallé, les « Tondus », ces patrons en lutte contre les excès de l’URSSAF, autour de Guillaume de Thomas, les « Bonnets rouges », les « Moutons », « la Manif pour tous », le crowdfunding… Ce sont autant de mouvements d’affirmation de la société. En cela, ils sont l’expression du libéralisme de notre société. C’est une force culturelle, largement orpheline de représentation politique. Pourquoi les élus de droite qui se sont associés à la Manif pour tous ne l’ont-ils pas fait pour les pigeons et autres ? Ces mouvements sont en quelque sorte autoportés ; si des entrepreneurs se mobilisent contre la pression fiscale ou le harcèlement de l’URSSAF, le font car les politiques ne sont pas là.

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Si les Français réclament plus d’autonomie pour eux-mêmes, plus de responsabilités, c’est parce que le spectacle de la gestion publique ne les a pas convaincus de la compétence de leurs dirigeants.

« La Manif pour tous » relève d’un certain conservatisme, comme l’attachement à une société structurée par des valeurs jugées traditionnelles ; mais il possède aussi des aspects relevant du libéralisme, notamment en exprimant l’idée que l’État n’a pas à réformer des manières de vivre qui relèvent de l’ordre social ou culturel établi ou que l’État n’a pas à s’aventurer autant sur le terrain de la vie privée. « La Manif pour tous » représente autant un combat contre l’empiètement de l’État.

Autre exemple, le refus par les Français de l’enseignement du genre à l’école. Les individus, les familles veulent être libres d’aborder ou non cette question avec leurs enfants, de le faire au moment qu’ils choisiront, avec les mots qu’ils choisiront parce qu’ils considèrent qu’ils savent ce qu’il faut leur dire et que ce n’est pas à l’État de mettre en place un programme sur la perception du genre chez un enfant. Certains commentateurs ou élus ont estimé qu’il s’agissait d’un combat conservateur parce que la réforme voulue par le Parti socialiste a été présentée comme une réforme progressiste. Donc, pour les mêmes, ceux qui s’y opposent deviennent des conservateurs. Mais il faut qualifier les choses de manières substantielles sans reprendre les termes proposés par les acteurs. Or, cette réforme a été rejetée en profondeur – pour ma part, je considère qu’elle joue un rôle dans l’ampleur historique de la défaite de la gauche lors des élections municipales de Mars 2014. Il est vrai que les opposants n’ont pas eu l’idée de se revendiquer du libéralisme.

Cette dimension du mouvement est occultée ou oubliée, par les manifestants eux-mêmes, parce qu’en France la culture libérale est étouffée ou inhibée, quand elle n’est pas caricaturée, par exemple en répétant que le libéralisme se résume au « laisser faire » et à l’absence d’État, alors que le libéralisme repose sur une philosophie de la règle, seule capable de garantir la liberté pour tous, et qu’il demande à l’État non pas de disparaître mais de (bien) s’occuper de ses affaires (régaliennes).

Atlantico : Comment expliquer que la pensée libérale en France soit si mal comprise ?

Dominique Reynié : On ne sait pas ce que veut dire le mot, on le voit là où il n’est pas et on ne le voit pas là où il se manifeste. Cela tient au fait, tout simplement, qu’en France, la pensée libérale est ignorée, peu ou pas enseignée, absente des médias ou caricaturée. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit mal comprise. A tous les niveaux. La société française trempe dans un bain idéologique et culturel social-étatiste. Voyez ce que disent de l’entreprise les manuels scolaires du secondaire par exemple ! L’idéologie social-étatiste est notre véritable « pensée unique ». Le comble est que l’on a fini par faire admettre que la pensée unique était le libéralisme dans un pays qui ne sait pas penser autre chose que le social-étatisme ! Cette inversion, presque comique, témoigne de la volonté d’empêcher la moindre avancée de notre vocation libérale, d’empêcher sinon la formulation pour le moins la réception des solutions libérales aux problèmes que nous rencontrons. Le social-étatisme est malgré tout en passe d’être défait parce que ses représentants n’ont pas voulu croire à l’existence d’une réalité.

Atlantico : Pourquoi cette aspiration libérale de la société ne trouve-t-elle pas d’écho dans le domaine politique ?

Dominique Reynié : Notre système politique est presque entièrement branché sur l’Etat. Les élites politiques viennent des voies royales dont l’ENA est l’exemple parfait. Il s’agit bien d’une « École nationale d’administration » et non pas d’un « Centre international de management ». Les savoirs de l’ENA sont utiles pour garantir l’efficacité de l’administration mise à la disposition des gouvernants élus, mais pas pour gouverner. Dans un autre registre, demandons-nous pourquoi Denis Payre a échoué. Pourquoi le système politique français est-il fermé à la société civile en général et aux entrepreneurs en particulier ?

Pourquoi au motif de « moraliser la vie publique » on a décidé non pas seulement de contrôler les patrimoines, ce qui est nécessaire, mais de les publier, laissant ainsi libre cours à cette forme de stigmatisation que nous réservons à nos concitoyens plus fortunés que la moyenne, ce qui finira par les dissuader tout à fait de pointer leur nez en politique, et favorisera un peu plus encore l’homogénéisation de nos élus et gouvernants. Pratiquement tous nos politiques expriment une idéologie social-étatiste. On dit souvent, pour en sourire, qu’en France il y a deux partis de gauche dont l’un s’appelle la droite. A droite, le Général de Gaulle est le fondateur de ce compromis historique implicite avec le Parti communiste et l’idéologie interventionniste qui empêchera la droite de renouer avec la grande tradition libérale de notre pays. Aujourd’hui, on commence à en sortir doucement, grâce à la crise des finances publiques et à la pression de l’Europe. L’asphyxie budgétaire marquera un point d’arrêt.

Il ne faut pas pour autant nier les efforts qui sont faits en ce moment. Il se passe quelque chose, indéniablement. À gauche, le discours tenu par Manuel Valls est annonciateur d’un glissement culturel de type social-libéral au sein du Parti socialiste. Ce sont des mots, assortis de quelques décisions, encore modestes, mais on ne peut pas les compter pour rien. Et ces mots sont politiquement coûteux pour Manuel Valls, dans la mesure où, précisément, une partie de sa majorité considère ces mots comme un acte de trahison. Je n’avais jamais entendu parler un Premier ministre socialiste de la sorte. Il faut le reconnaître, le saluer et le soutenir.

A droite, cela bouge également, par exemple avec Bruno Le maire qui propose de demander aux fonctionnaires élus de choisir entre leur mandat et leur statut, c’est une idée fondamentalement libérale ; avec Xavier Bertrand qui défend l’idée d’un contrat de droit privé pour les salariés de la fonction publique ; avec Alain Juppé qui déclare, le 2 octobre 2014, lors de son passage à l’émission « Des paroles et des actes », sur France télévision : « Je crois à l’économie de marché. L’économie d’entreprise fonctionne. (…) Dans libéral il y a liberté. Je crois à la liberté dans l’entreprise, je crois à la liberté en politique » ; François Fillon manifeste libéral qu’il propose, lui qui salue en Margaret Thatcher « le symbole d’une détermination inflexible pour enrayer une situation de déclin » ; avec Nicolas Sarkozy qui vient de proposer la création d’un « bouclier de la dépense publique » et qui a eu des velléités libérales en 2007-2010, comme en témoignent l’autonomie des universités, le statut d’auto-entrepreneur, le bouclier fiscal, le non remplacement d’un fonctionnaire d’État sur deux, la réforme du parlement ou la création d’une Question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

Atlantico : Peut-on réconcilier les conservateurs avec le libéralisme ?

Dominique Reynié : Il peut y avoir des libéraux conservateurs. Il n’y a aucune contradiction dans le fait de défendre une économie libérale, un Etat ramené à ses fonctions régaliennes et une vision conservatrice de la société. Je fais l’hypothèse que les participants de « la Manif pour tous » sont des libéraux sur le plan économique et sur le plan politique puisqu’ils veulent ramener l’Etat dans ses limites initiales. Mais ils sont conservateurs par leur attachement à des valeurs traditionnelles ou même à une conception de la société fondée sur les traditions. Le conservatisme et le libéralisme se combinent très bien, ce n’est pas opposé. Il y aurait contradiction si le projet de « la Manif pour tous » était d’imposer un modèle conservateur à la société tout entière.

Mais les libéraux peuvent être progressistes lorsqu’ils sont favorables à la reconnaissance par la loi d’évolutions qui émanent de la société elle-même. Le mariage pour tous peut s’apparenter à une reconnaissance par la loi de couples de fait. C’est ce qui se passe en ce qui concerne la législation sur la famille. Les formes familiales se sont multipliées avant que les textes législatifs aujourd’hui contestés viennent les reconnaître. D’un point de vue libéral, cela se comprend dans la mesure où la loi consacre un « progrès » qui est une évolution que la société a déjà voulu par elle-même.

Atlantico :  Certains y voient un mouvement de « droitisation » de la société. La France de droite est-elle en effet en train de se radicaliser ?

Dominique Reynié : Il n’y a pas de revival conservateur en France. Droitisation ne veut pas dire radicalisation. Je ne considère pas qu’il s’agisse du même phénomène. Je considère que la société française est à droite, profondément et depuis assez longtemps en réalité ; je ne parle pas des élites politiques et médiatiques. Une culture de droite se propage ; il y a de plus en plus de Français qui ont un système de vie, des préférences de droite, attachés à la propriété, à la régulation de l’immigration, à la réduction de la pression fiscale, l’assurance personnelle, exaspérés par les abus de la solidarité, attentifs aux enjeux de sécurité, etc. Cela ne signifie pas une radicalisation. Il s’agit en fait d’une propagation des idées de droites.

Atlantico :  Vous avez estimé dans un article du « Point » qu’il n’y avait plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne (FN). La droite doit-elle se réinventer ?

Dominique Reynié : La droite c’est aujourd’hui deux partis, d’un côté l’UMP/UDI, de l’autre côté le Front national. Il n’y a rien d’autre. La droite de gouvernement (UMP/UDI) n’a pas d’autre option que de bâtir une offre qui la distinguera à la fois de la gauche et du FN. Le débat fondamental est que L’UMP/UDI doit cesser de ressembler à la gauche sans pour autant se laisser aller à imiter un Front National dont les propositions sont absurdes, comme en témoigne le projet de restaurer la retraite à 60 ans. La droite UMP/UDI n’a pas d’autre option que le libéralisme.