Une enquête de la Fondapol intitulée « France : les juifs vus par les musulmans » vient lancer un pavé dans la mare de certains préjugés de tout bord sur la question et donne la parole aux principaux concernés : les musulmans.

Atlantico : Qu’est-ce qui a motivé cette enquête sur les préjugés des musulmans français à l’égard des juifs ?

Dominique Reynié : C’est une enquête qui est menée par la Fondapol en partenariat avec l’American Jewish Comitee. Cela participe de la volonté de multiplier les études sur la question des relations au sein d’une société multiculturelle entre différentes communautés. C’est un travail qui s’inscrit dans une série de travaux et qui appelle d’autres travaux.

Avec l’association AJC, nous avions déjà réalisé une étude qui avait de façon un peu navrante fait polémique en 2014. Il s’agissait alors d’une étude quantitative sur l’antisémitisme dans laquelle nous avions constaté à partir de deux échantillons (un échantillon de Français âgés de 16 ans et plus et un échantillon spécifique de Français âgés de 16 ans et plus) pour essayer de mieux comprendre l’antisémitisme en France. Du côté de la Fondation, et cette fois-ci de manière autonome, nous avons publié à partir de janvier 2015 une série de note qui s’appelle « Valeurs d’Islam » (au nombre de 12) afin de savoir si les grands principes qui organisent à la fois la nation et la République Française sont au fond capable de recevoir de la part de la culture musulmane une compréhension et d’entrer avec elle en une espèce de cohérence.

Ce sont des travaux que nous avons fait de plus traduire en arabe pour ouvrir un débat aussi large que possible. La note sur l’Islam et les Femmes dans sa version arabe a ainsi eu beaucoup de succès dans les circuits internationaux. Il s’agit donc pour nous de promouvoir un débat sur l’avenir et la place de l’Islam en France, en Europe et en Occident au moment où à l’évidence, des questions se posent.

Pourquoi sur les musulmans spécifiquement ?

Parce qu’on a peu d’information sur les musulmans français, et aussi parce qu’on n’a pas l’habitude d’interroger le monde musulman sur des questions comme celles-là, sur les préjugés des musulmans à l’égard des juifs ou de la société en générale. On pourrait les interroger à l’avenir sur leurs préjugés à l’égard des personnes de sexualité différente, etc. Il y a très peu d’études sur le sujet par un espèce de gêne idéologique voire culturelle qui tient au fait que le monde des sciences sociales, par son inclinaison politique, qui penche nettement à gauche, n’est pas à l’aise avec l’idée qu’on peut interroger les préjugés des musulmans alors que tout individu ou communauté peut faire l’objet d’une telle étude. Ce qu’on voudrait, c’est banaliser ce genre d’études. Et nous avons un travail en cours sur les musulmans vus par les Juifs. Et pour faire cela, nous mettons d’importants moyens, nous faisons appel à trois universitaires et un institut de sondage l’Ifop, et nous mettons l’entièreté des études à disposition du public sur nos sites.

Nous avons remarqué qu’il y avait à l’évidence et depuis quelques années un nouvel antisémitisme.

Comment est-ce que l’antisémitisme a-t-il donc évolué en France ces dernières années ?

C’est quelque chose que nous avons d’avantage étudié dans la précédente enquête réalisée également avec l’AJC en 2014 et publiée en 2015. On avait identifié 3 foyers d’antisémitisme en France. Tout d’abord un foyer autour du Front National et des électeurs de Marine Le Pen. Il s’agit d’une veine connue de l’antisémitisme en France. Le second foyer  se retrouvait chez les musulmans français, ce qui était très intéressant du point de vue scientifique quoi que préoccupant du point de vue politique, car on avait observé que chez les musulmans, l’antisémitisme était d’autant plus affirmé et prégnant que la pratique et la fréquentation de la mosquée était plus importante.

Le troisième foyer concernait les électeurs de Jean-Luc Mélenchon 2012 et sympathisants à l’époque du Front de Gauche avec là aussi cette éternelle variation de l’antisémitisme de gauche contre la finance, sur la question israélo-palestinienne et ils se retrouvaient parfois même ensemble dans un lieu très identifié par l’étude, en l’occurrence les réseaux sociaux.

Tout cela se résume très bien dans la figure de ces contre-médias qui ont été investis par des personnalités comme Dieudonné ou Alain Soral qui par leur parcours politique ont su mêler de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche en plus d’une forme d’islamisme dans des prises de paroles numérique qui ont formé ce qu’on appelle le nouvel antisémitisme (cette expression n’est pas de nous).

L’étude que nous publions aujourd’hui fait paraitre d’une autre façon avec une méthode qualitative (ce sont des entretiens et non pas des sondages) fait apparaître ces strates et montre que chez les générations les plus anciennes des musulmans, il n’y a pas cette même intensité des préjugés et stéréotypes contre les juifs voire antisémite. Et d’ailleurs, ce que je trouve très intéressant c’est le fait souligné avec force par Mehdi Ghouirgate que quand on regarde les tranches générationnelles on voit que les parents des jeunes d’aujourd’hui qui ont été socialisé en tant que musulman dans un contexte où la nation comptait beaucoup plus qu’aujourd’hui en matière de référence s’identifiaient beaucoup plus comme Français d’origine algérienne, marocaine ou tunisienne en particulier qu’en tant que musulman qu’aujourd’hui où de par la globalisation le référent national est plus faible ou bien s’efface, par un effet mécanique, on observe une affirmation du référent religieux, ici l’Islam, qui est une explication de l’intensification d’une radicalisation.

Qu’en est-il de l’augmentation des actes antisémites ? On en entend beaucoup parler avec l’affaire Sarah Halimi notamment…

L’affaire Sarah Halimi, et vous avez raison d’y faire référence, est un des nombreux exemples de la multiplication de l’antisémitisme à travers des actes d’agressions. Notre travail vise donc aussi à donner des outils aux élus, aux décideurs nationaux ou locaux, aux policiers, à la justice, aux enseignants, aux musulmans évidemment, aux responsables associatifs qui sont engagés dans un travail de prévention et d’éradication de ce genre de violences, outils pour mieux comprendre et pour agir plus efficacement.

Comment se construisent les préjugés antisémites au sein de la communauté musulmane ?

Les ressorts sont multiples: il y a l’éducation, il y a internet, des effets de communauté, l’actualité… Il y a bien sur hélas la religion, mais c’est avant tout une multi-causalité…

Qu’est-ce qui ressort de ces entretiens en terme de compréhension de l’antisémitisme musulman ?

Peut-être un des problèmes-clé (c’est la lecture que je fais en tout cas de cette enquête), c’est que beaucoup de musulmans qui sont interrogés réagissent en tant que membres d’une communauté de valeurs plus que comme musulman, et s’interroge et mettent en cause le juif en tant que communauté. Il est très intéressant de voir qu’à travers cette opposition de communauté jugeant une autre communauté, l’individu musulman parle du juif non pas en tant qu’individu en tant qu’individu juif qu’il croise dans la rue (parce que là cela ne pose pas de problème, au contraire cela contrarie des préjugés antisémites que de fréquenter des Juifs) mais que le juif en tant que communauté a une position plus favorable que le musulman dans la société française.

Cela prend appui sur des questions non-françaises comme le conflit israélo-palestinien. Souvent les répondants soulignent, y compris par admiration et par dépit de ne pouvoir faire la même chose, la solidarité dont sont capables les Juifs, la manière dont ils sont supposés travailler efficacement, réussir d’avantage. Il y a une forme d’admiration et de plainte (pourquoi pas nous?). Et c’est donc toujours comme individu membre d’une communauté qui juge une autre communauté et considère que dans la société française en l’espèce les communautés ont une position différenciée. Et donc grosso modo que la communauté musulmane a une position inférieure par rapport à la communauté juive. D’où ce thème très prégnant de la justice (en terme d’inégalité de traitement et de condition) qui traverse et qui trame ces représentations et ces préjugés.

Sur quoi se fondent ces préjugés ? Quelle partie est liée à la façon dont est perçue l’actualité par la communauté musulmane ?

Il y a un problème de méthode : nous d’extrayons pas de proportions dans une enquête qualitative. Vous pouvez trouver ces résultats dans les autres enquêtes que nous avons menées. L’objet de cette enquête c’est de comprendre la façon dont s’exprime dans leur  complexité et parfois leurs contradictions des arguments.

Cela permet de comprendre certaines choses par exemple quand cette personne affirme: quand on était en Algérie, on s’est mis dans la tête que les Juifs étaient des méchants mais quand je suis venu en France mon esprit s’est ouvert parce que j’ai fréquenté des gens et ai compris que ce n’était pas possible qu’ils le soient autant qu’on me l’avait dit. C’est un homme de 42 ans, Sadek qui affirme cela. C’est une trajectoire personnelle intéressante, d’un homme qui a vécu en Algérie, y a reçu en héritage des préjugés, et après avoir déménagé en France, au contact d’individus rencontrés dans la vie à commencer par questionner puis renier ces préjugés. C’est cela que l’enquête cherche à montrer. On n’est donc pas dans une affaire de proportion. « « J’ai toujours connu que les musulmans n’aiment pas les juifs ou le contraire aussi. J’ai plutôt entendu que c’était les musulmans qui n’aiment pas les juifs, par mes oncles, ça date de beaucoup d’années et je n’ai jamais compris pourquoi. Mais mon père ne pensait pas comme ça, ça arrivait qu’on en parle, ce n’était pas tabou, il les aimait bien, il aimait bien les acteurs juifs. – Des éléments historiques marquants ? – Non. ». Cela, c’est une femme d’origine algérienne de 50 ans habitant en Alsace. Elle a 50 ans, fait référence à son père. Il y a une génération antérieure qui portait pourtant ces préjugés et qui peuvent constituer un héritage. Dans certains cas, l’héritage s’efface comme on le voit ici. Il peut être aussi revigoré parmi les générations jeunes du fait de la fréquentation des réseaux sociaux. Par exemple une jeune femme de 19 ans d’origine guinéenne résidant en banlieue parisienne affirme : « Après, sur les réseaux sociaux, on entend dire que Manuel Valls serait de confession juive. Que tout ça c’est par intérêt. Il y a beaucoup de gens qui ont des idées sur les choses qui se passent dans le monde, que c’est lié aux juifs, qu’il y aurait un ordre mondial. Que c’est par intérêt qu’ils font ça. » . Je pense qu’il faut tirer de cela cet enseignement : si d’un côté on fait l’hypothèse que les cultures antisémites peuvent s’effacer après l’arrivée en France dans un monde où le référent national est important et joue un rôle disciplinaire, la dilution de ce référent dans la globalisation illustré par le modèle de l’univers numérique encourage le revival de tels préjugés parmi les jeunes générations qui surprennent même leurs parents (on le voit dans nos entretiens) en employant des énoncés antisémites qu’eux-mêmes n’auraient pas repris.

Vous affirmez dans votre enquête qu’en matière de compréhension des actes antisémites, il y a un aveuglement des pouvoirs publics français. Comment expliquer cette « cécité volontaire » ?

Il y trois chose qui posent problème en France en terme d’antisémitisme.

D’une part dans le monde du journalisme, il y a une difficulté qui n’est pas universelle mais s’observe clairement à identifier l’acte antisémite pour tel.

C’est plus marqué dans la presse de gauche évidemment, parce qu’il y a le paradigme de la causalité et de l’excuse sociale et culturelle. On cherche à éclairer un point de vue non recevable (l’antisémitisme) par des causes qui seraient externes à ceux qui commettent ces actes (la justice souvent).

On retrouve cela dans le monde des sciences sociales qui est beaucoup plus à gauche que la presse même où là on nous soupçonne même d’islamophobie dans le fait de chercher à mesurer la possibilité d’un regain antisémite en France. C’est une espèce de préjugé idéologique qui traverse les sciences sociales. J’explique souvent y compris à mes amis musulmans qu’étant moi de religion catholique, j’ai eu à me confronter à un antisémitisme catholique par l’étude et par la connaissance, et que ce travail doit être fait par toute personne de toute religion ou athée. Ce qu’on observe avec les sciences sociales et la presse, c’est une gêne face à un monde qui représente pour elles une sorte de prolétariat de substitution hérité du tiers-mondisme et des luttes anticoloniale. Du côté politique, il y a aussi évidemment un clientélisme électoral pour ne pas heurter une communauté dont on imagine numériquement l’importance. L’affaire Sarah Halimi est extraordinairement choquante de ce point de vu là. On ne veut pas accabler les musulmans en permettant une lutte plus ferme contre l’antisémitisme. Et ce comportement vulgairement électoraliste contient en lui-même un préjugé à l’égard des musulmans, car elle suppose que l’ensemble des musulmans ont une sensibilité favorable à l’antisémitisme alors que c’est dans les faits contestables.

On a donc ces trois cécités coupables : les médias, les sciences et le monde politique qui forment une sorte de communauté idéologique.


Dominique Reynié est professeur des Universités en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol).

Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Populismes : la pente fatale (Plon, 2011).