Dans une note publiée fin octobre par Fondapol, un think tank indépendant de tout parti politique, Eddy Fougier et Jérôme Fourquet étudient la montée du front national (FN) au sein de la population agricole, une catégorie électorale qui se démarque par sa participation et qui, jusqu’aux années 2000, faisait preuve d’une résistance particulièrement forte aux arguments du FN.

 

Avec 8 % du corps électoral français pour 1,9 % de la population active, les agriculteurs représentent une catégorie électorale importante traditionnellement séduite par les partis gaullistes et néogaullistes, mais désormais de plus en plus par l’extrême droite, et dans des proportions plus fortes que la moyenne, selon une note (1) d’Eddy Fougier et de Jérôme Fourquet publiée le 26 octobre par Fondapol, un think tank indépendant de tout parti politique. L’influence du catholicisme social, le rôle important du syndicalisme (plutôt proche, pendant longtemps, de la droite néogaulliste), ou encore la fidélité aux notables ruraux ont longtemps préservé le monde agricole du vote front national, d’autant plus que les arguments du FN s’adressaient au départ davantage aux urbains qu’aux ruraux. Or, depuis 2002, le score du FN est désormais, soit plus élevé, soit équivalent à la moyenne nationale chez les agriculteurs.

Un monde agricole désinvesti par les politiques

Si le vote FN revêt, dans le monde agricole, des spécificités sociales – ce sont les plus riches et les plus éduqués qui se tournent vers le vote FN – et géographiques, puisque la carte du vote FN globale et celle du vote FN agricole ne se superposent pas, le choix de l’extrême droite reste avant tout «un vote de crise, de peur et de désenchantement», expliquent les auteurs. Le premier facteur étant, avant tout, la désillusion des agriculteurs vis-à-vis des politiques, qui ne font plus du monde agricole une priorité. Cette tendance est notamment aggravée par la désillusion de la droite post-chiraquienne et la marginalisation de courants politiques qui captaient en milieu rural une partie du vote protestataire (Mouvement pour la France, Chasse, Pêche, Nature et Traditions). L’impression d’abandon par les politiques est d’autant plus forte que «l’agriculture est l’un des secteurs les plus exposés aux conséquences de l’ouverture des frontières», soulignent les auteurs qui poursuivent «la théorie économique nous rappelle que les catégories les plus susceptibles de pâtir d’une ouverture de l’économie sont plus enclines à opter en faveur de solutions protectionnistes». Parallèlement à cette incertitude économique, on voit également croître une insécurité liée à l’augmentation des vols qui relèvent désormais de la criminalité organisée. Enfin, les agriculteurs peuvent se sentir de plus en plus isolés dans une société urbaine très éloignée des valeurs paysannes, un sentiment renforcé par les critiques dont ils font régulièrement l’objet et qui est source de tensions avec les néoruraux. ll ne faut pas oublier que les agriculteurs constituent «le seul groupe professionnel à être passé, en un siècle, de la situation de majorité absolue au sein de la population française au statut de simple minorité parmi d’autres» d’après Bertrand Hervieu et François Purseigle, cités par les auteurs. À la crise économique s’ajoute donc une crise identitaire et en filigrane, une peur du déclassement qui profite au vote FN. Si, comme l’ont montré les derniers sondages, que ce soit pour l’élection amé- ricaine ou le Brexit, l’issue d’un vote demeure imprévisible, les agriculteurs devraient voter massivement à droite, surtout au vu de l’impopularité du gouvernement actuel. L’impact de la crise sur le terrain pourrait favoriser l’ampleur du score de Marine Le Pen, mais ce score dépendra également du traitement du Brexit et de la façon dont les agriculteurs britanniques seront soutenus par leur gouvernement, ce qui pourrait accréditer les thèses du FN en France, ainsi d’une candidature de Nicolas Sarkozy, très impopulaire chez les agriculteurs, et qui pourrait donc jouer en faveur du FN, concluent les auteurs.

(1) Eddy Fougier et Jerôme Fourquet, Le Front national en campagnes Les agriculteurs et le vote FN, 26 octobre 2016