Le rejet des responsables politiques, en particulier nationaux, ne cesse de s’amplifier. La faute aux élus, au système médiatique et aux citoyens eux-mêmes, qui, pris dans la toile, jouent tous avec le feu. Les responsabilités sont imbriquées, ce qui rend le chantier quasi inextricable. Mais l’enjeu est de taille : rien de moins que la démocratie.

C’est une détestation désormais bien ancrée. Le terme pourrait sembler excessif, mais la crise des « gilets jaunes » , les insultes qui se déversent sur les réseaux sociaux, les sondages ou la progression de l’abstention, montrent qu’il ne l’est plus. Si les Français aiment la politique – comme l’ont encore montré le « grand débat » ou la Convention citoyenne sur le climat -, ils abominent les politiques, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Et cette défiance ne cesse de s’amplifier, dans des proportions très inquiétantes, l’enjeu n’étant rien de moins que le bon fonctionnement de la démocratie.

Selon le baromètre OpinionWay-Cevipof, moins d’une personne sur trois a confiance dans l’institution présidentielle, le gouvernement ou le Parlement – les élus locaux étant un peu plus préservés. Les partis sont discrédités. Et les acteurs politiques sont perçus comme indifférents, déconnectés, quand ils ne sont pas accusés d’être corrompus : seuls 23 % des Français les pensent honnêtes, 13 % qu’ils se préoccupent du sort des gens. « C’est un engrenage qui n’a plus de fin. Les politiques sont devenus les paratonnerres de l’ensemble des dysfonctionnements de la société », analyse Chloé Morin, spécialiste de l’opinion au sein de la fondation Jean-Jaurès.

Balles dans le pied

Mais comment en est-on arrivé là, si près du précipice ? Comment la chose publique, cette « Res publica » qui a donné son nom à la République, a-t-elle fini par apparaître déconnectée, aux yeux de nombreux Français, de la réalité qu’ils vivent au quotidien ? Si on sait à qui profite le crime – aux populismes de tous ordres -, il est bien difficile de savoir qui a porté le coup fatal, tant les responsabilités apparaissent imbriquées. Même s’il faut se garder de généraliser, trop de politiques se tirent des balles dans le pied. C’est le gouvernement, qui s’est empêtré dans l’affaire des masques , affaiblissant sa parole et son autorité dans une parfaite illustration de cette crise de défiance. Et ce sont les candidats qui promettent à chaque présidentielle le jour après la nuit, les slogans étant faits pour claquer comme des étendards sur un champ de bataille : la « rupture » de Nicolas Sarkozy, le « changement […] maintenant » de François Hollande ou le « nouveau monde » d’Emmanuel Macron, qui voulait faire de la France « une chance pour tous ».

Sur fond de mythe de l’homme providentiel – inhérent à la Ve République – et de « crise des Etats-nations dans la mondialisation » – dixit l’économiste Julia Cagé -, la crise du politique est d’abord une crise de résultats. A tort ou à raison, les Français ont le sentiment que les gouvernements passent et que rien ne change. Que les élites sont impuissantes. « Surtout dans la culture française, on ne peut pas respecter un pouvoir qui ne vous impressionne pas », observe le politologue Dominique Reynié. Le réflexe pavolvien consistant à dénigrer systématiquement l’autre camp, l’absence totale de compromis, réduisent aussi trop souvent la politique à un jeu de rôle. Malgré l’émergence d’une nouvelle force, le macronisme, le débat est resté binaire et le droit à la nuance quasiment absent. Emmanuel Macron y a lui-même participé lorsqu’il s’en est pris aux « Amish » écologistes pour étouffer tout débat sur la 5G.

Confrontés à un modèle économique en crise, les médias sont à la fois une caisse de résonance et un pousse-au-crime. Véritable lessiveuse, le flot des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu a accéléré le temps médiatique , devenu bien trop rapide par rapport à celui du politique. Ce qui contraint les élus à être un peu plus encore dans l’émotion de l’instant, déjà trop souvent leur penchant. Et à construire des lois à la va-vite, de plus en plus nombreuses, pas forcément plus efficaces. Dans ce brouhaha permanent, la culture du buzz et – mieux encore – du clash a pris le pas sur le fond et la raison. Il est à ce point difficile d’y échapper qu’un ténor de l’opposition, las d’être inaudible, avoue envisager annoncer qu’il pense à la présidentielle – ce qui n’est pas le cas.

« Le temps est venu »

S’ils sont victimes de ce système, les citoyens ne font rien pour l’arranger. Désabusés, quand ils ne sont pas en colère, ils boudent l’information et les bureaux de vote. Cèdent aux sirènes de l’info-spectacle, des « fakes news » et du populisme. La violence se banalise et devient un mode d’action comme les autres, comme s’il fallait faire sécession pour exister. Comme si le vivre-ensemble, dans cet « archipel français » cher au politologue Jérôme Fourquet, était vide de sens. Les Français ne donnent même plus au président qu’ils ont élu le temps de faire ses preuves. Nicolas Sarkozy a attendu sept mois pour voir sa cote de popularité chez TNS-Sofres tomber sous les 50 %, François Hollande, cinq mois, et Emmanuel Macron, quatre.

Le cercle vicieux est tel, le chantier à ce point titanesque, que certains doutent qu’il puisse être enrayé, si ce n’est par une crise de régime qui risque… de ne rien régler. Pour restaurer un tant soit peu la confiance, il y a urgence à changer, non seulement des institutions à bout de souffle (Emmanuel Macron avait promis de s’y attaquer avant que la politique ne grippe sa réforme) mais, plus largement, toute la « fabrique de la décision politique ». L’ancien secrétaire d’Etat socialiste Thierry Mandon pousse, depuis des années, à revoir un système obsolète. « Le temps est venu de repenser la machine », insiste-t-il, rêvant que le sujet soit au coeur de la prochaine présidentielle. Ce n’est pas gagné. A dix-huit mois du scrutin, c’est sur la sécurité, tant sur le plan sanitaire que face à la menace terroriste, que la campagne a démarré.