La santé des démocraties se fragilise un peu partout. Sauf en terres helvétiques, constate notre chroniqueur Yves Petignat.

A Genève, ce mardi, devant l’OIT, le président Emmanuel Macron avait des accents d’Aristide Briand, longtemps président du Conseil et prix Nobel de la Paix en 1926 pour ses efforts de rapprochement avec l’Allemagne. Celui qui, un soir de septembre 1929 dans le salon vert de l’Hôtel des Bergues, selon la journaliste Geneviève Tabouis*, avait osé les mots interdits: «les Etats-Unis d’Europe».

«Quand les individus ne voient pas leur part de progrès, ils n’adhèrent plus. Ils sont séduits par l’autoritarisme, a ainsi averti le président français. La crise que nous vivons peut mener à la guerre et à la désintégration de nos démocraties». Ce constat alarmiste, Emmanuel Macron ne le tire pas uniquement de la crise hexagonale des gilets jaunes. A travers l’Europe, depuis plusieurs années, la défiance à l’égard des institutions et des gouvernements domine dans les opinions. Elle se traduit par des votes populistes, le retour de l’autoritarisme, l’abstention, des fractures culturelles et elle fragilise les démocraties.

L’exception suisse

La Fondation pour l’Innovation Politique (Fondapol), vient de publier une vaste étude dans 42 pays à travers le monde sur l’état de la démocratie. Elle en a retenu une crise propre à l’UE et des démocraties fragilisées. Au sein de l’UE, seuls 50% des répondants estiment que la démocratie fonctionne bien. Le constat est très pessimiste non seulement dans les pays de l’ancien bloc soviétique avec plus de 64 % d’avis négatifs, mais aussi en Italie (67 %), en Espagne (61 %), en Grèce (58 %) voire en France (47%).

Globalement, l’institution parlementaire suscite la défiance d’une nette majorité des répondants (59 %). La confiance n’est majoritaire que dans dix-sept des quarante-deux démocraties», dit Fondapol. Dans ce pessimisme général, la Suisse fait exception, avec une confiance de 78 % dans ses institutions et notamment dans le Conseil fédéral.

Dans ce climat européen déprimant, ce n’est donc pas un hasard si cette semaine, la revue Commentaire, fondée par Raymond Aron, consacre l’essentiel de sa dernière édition à «La crise des démocraties». Avec des titres qui en disent long: «Les démocraties et la méfiance», «L’autodestruction du politique», «Faut-il craindre le référendum d’initiative citoyenne?».

Bonjour l’ambiance! Une seule contribution se démarque par son ton, celle du chantre désormais bien connu du système suisse, l’historien François Garçon: «La Suisse, prospérité, stabilité et droits référendaires». A l’élite française, aux politiques, politologues et autres déclinistes «convaincus de la toxicité des droits» populaires, référendum ou initiative, François Garçon oppose un simple constat: «Cent quarante années de droits populaires n’ont pas enfanté une Confédération de cantons rouges, exsangues et ruinés. Pour ce qui est de «la peste populiste», les citoyens suisses ont rejeté quantité de mesures votées par les parlementaires français ou italiens… Par expérience les Suisses savent que la promesse irréaliste se retourne contre eux».

On administre, on ne gouverne pas

Le secret de la Suisse? Selon le Pew Research Center, les personnes satisfaites de l’économie dans leur pays le sont statistiquement également du fonctionnement de leur démocratie et font davantage confiance à leur gouvernement. Mais surtout parce qu’en Suisse le gouvernement administre, mais ne gouverne pas.

* «20 ans de suspense diplomatique», Albin Michel, 1958.