Par Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (fondapol.org)

Tout un bout de France qui se sent abandonné et perdu ! La France des déserts médicaux : 192 territoires, presque toujours situés dans les zones rurales et périurbaines des grandes villes. Il y a bien de quoi en faire l’une des priorités d’un quinquennat. La réalité du problème n’est pas discutée, non plus que la nécessité d’agir. C’est sur la méthode à adopter que les positions divergent. Pour attirer des médecins en zone rurale, il est possible de recourir à l’incitation, par exemple sous la forme d’un complément de rémunération. Il est aussi possible, pour les esprits moins libéraux, de recourir à la contrainte, en obligeant les jeunes médecins à exercer pendant un certain nombre d’années dans les territoires concernés. D’autres pistes doivent être étudiées.

S’il n’existe pas de solution miracle, la Fondation pour l’innovation politique recommande pour sa part que la digitalisation du secteur soit placée au coeur de la stratégie gouvernementale. La télé médecine permet des consultations à distance obtenues plus rapidement, moins chères et plus efficaces. La startup française Qare a récemment expérimenté au Royaume-Uni ce modèle, en proposant sept jours sur sept et dans un délai de moins de cinq minutes une consultation via vidéo depuis un ordinateur ou un smartphone. Peu développée en France, la télémédecine est confrontée à plusieurs défis majeurs. Définie comme un objectif de la politique de santé depuis 2010, elle ne bénéficie toujours pas d’une stratégie à l’échelle nationale, ni d’outils propres. Elle fait l’objet d’expérimentations inégales d’une région à l’autre. Inévitablement, les résultats apparaissent donc « modestes ». Le remboursement des consultations fait aussi question. Les agences régionales de santé (ARS) refusent les contrats qui n’assurent pas un reste à charge nul pour les patients. Il paraît enfin indispensable que la Haute Autorité de santé (HAS) développe des normes et des certifications soumettant les logiciels à un standard obligatoire, ceci afin de déterminer, le cas échéant, ce qui serait à l’origine d’un dysfonctionnement dans la communication : le professionnel de santé, les éditeurs du logiciel ?

D’autres pays recourent déjà à la télémédecine. En Inde, 105 centres de télémédecine se consacrent aux zones rurales. Le traitement et la consultation sont dix fois moins chers pour le patient, ce dernier n’ayant plus à tenir compte des frais de déplacement sur de longues distances et d’hébergement local pendant la période de traitement. Non seulement la télémédecine est acceptée par le public, mais elle est plus encore valorisée. Aux Etats-Unis, le directeur d’un hôpital pour enfants de Californie a noté que lorsque les patients ruraux apprennent que leur hôpital utilise la télémédecine, ils ont une plus grande estime pour cet hôpital et sont moins susceptibles de s’en détourner pour un traitement dans une installation urbaine. Le marché mondial de la télémédecine est en pleine expansion. Il devrait atteindre 55 milliards de dollars d’ici à 2023. L’Amérique du Nord a fortement investi sur ce marché. La France et l’Europe ne doivent plus
perdre de temps.

Les prouesses de l’intelligence artificielle dans le domaine de la médecine (1) ouvrent de nouvelles pistes de réflexion dans la lutte contre les déserts médicaux. Le traitement et l’analyse d’information via la collection de données massives, la sophistication des algorithmes et la puissance des calculateurs contribuent déjà à l’amélioration de l’efficacité des diagnostics et du suivi. La médecine personnalisée consiste à accumuler toutes les informations pertinentes sur le patient ; elle permet d’anticiper ou d’identifier un problème de santé plus tôt, augmentant donc les chances de guérison. Des dispositifs innovants tels que « Santé Active »2, initié par la caisse primaire d’assurance maladie (Cpam) de la Sarthe à partir de 1998 et repris ensuite à l’échelon national, en 2011, par la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), mériteraient d’être développés : prévention, règles hygiéno-diététiques et recours aux soins sont conseillés et accompagnés. Cette démarche cible des thèmes à forts enjeux en matière de santé publique et d’économie. Les solutions proposées sont multiples : prescrire un entretien individuel de motivation avec un conseiller, mettre en relation les patients avec des sites Internet offrant des conseils pour éviter des maladies chroniques… L’idée de rendre plus accessible des objets connectés pour permettre aux citoyens de suivre l’évolution de leur activité physique, de leur poids ou encore de veiller à leur tension ou à leur diabète doit être popularisée.

Notons enfin que la mise à disposition auprès de personnes âgées de robots capables de les accompagner dans différentes tâches de la vie quotidienne ou de les aider face à un accident, notamment en cas de chute, est tout à fait envisageable à moyen terme. Néanmoins, pour que les Français puissent bénéficier pleinement de ces avancées technologiques, le déploiement du très haut débit sur l’ensemble du territoire français, prévu d’ici à 2022 par le gouvernement, doit être assuré. Pour rappel, selon l’index Digital Economy and Society Index, la France occupe la 27e position en Europe pour le nombre de foyers couverts par le haut débit rapide (Next Generation Access) et la 71e place dans le monde pour la couverture 4G d’après le rapport Connected Future. Dans les territoires souffrant de désertification médicale, des entreprises comme La Poste ou EDF pourraient par exemple livrer, puis récupérer un kit d’analyse pour assurer les échanges entre un patient et un laboratoire. Si des plateformes telles qu’Amazon sont capables de délivrer des biens en vingt-quatre heures, les besoins de première nécessité doivent pouvoir être tout autant satisfaits, au moins pour les médicaments. Equiper les mairies d’outils numériques permettrait à chacun d’effectuer ce type de commande, non loin de son domicile, et redonnerait à ces institutions un rôle essentiel auprès des citoyens. •

1. Serge Soudoplatoff, « L’intelligence artificielle : l’expertise partout, accessible à tous », Fondation pour l’innovation politique, février 2018. http://www.fondapol.org/etude/lintelligence-artificielle-lexpertisepartout-accessible-a-tous/

2. Patrick Negaret, « De l’assurance maladie à l’assurance santé », Fondation pour l’innovation politique, février 2017, p. 29-33.
http://www.fondapol.org/etude/patrick-negaret-de-lassurancemaladie-a-lassurance-sante/