Il sera bientôt un fidèle de nos colonnes. Europhile assumé, Dominique Reynié est aussi le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, dont les travaux sont toujours utiles pour les analystes de la vie politique française et continentale. Ce qu’il appelle le « populisme patrimonial » prenant une nouvelle dimension en Europe à la suite de l’entrée de la Ligue dans le nouveau gouvernement italien, nous avons tenu à recueillir ses impressions.

Que vous inspirent les derniers mois en Italie ? Matteo Salvini a-t-il pris la main sur la coalition ? Alors que la Ligue n’a obtenu que 17 % des voix, contre plus de 30 pour le M5S, on a l’impression que Salvini domine les débats, et même, qu’il a essayé de provoquer de nouvelles élections en poussant Sergio Mattarella à la faute.

En se confirmant, la bascule populiste de l’Europe s’amplifie. C’est ce dont témoigne le cas de l’Italie. En effet, il s’agit cette fois d’un pays fondateurs de l’Union européenne, songeons au « Traité de Rome » de 1957 et de l’un des États membres les plus peuplés. Enfin, l’Italie n’a pas subi 45 ans de communisme et d’impérialisme soviétique. L’Autriche, qui n’est pas un pays fondateur, s’est doté d’un gouvernement de coalition dont les populistes du FPÖ sont la composante minoritaire. C’est en Italie que le populisme vient de remporter sa première victoire.

La différence entre le niveau électoral de La Ligue et celui du M5S ne reflète pas leurs forces respectives. La Ligue, reprise en 2013 par Matteo Salvini, est devenu un parti national, structuré, mobilisable et influent. Électoralement, le M5S est supérieur à la Ligue, mais c’est la Ligue qui domine politiquement, en particulier dans son rapport à l’opinion, par le thème de l’immigration. Salvini le sait bien. C’est ce qui explique son utilisation du cas Savona. Le président Mattarella avait le droit de refuser cette nomination à ce poste. Rappelons qu’il ratifiait toutes les autres propositions laissant donc s’appliquer le programme de la coalition populiste. Mais Salvini avait intérêt à l’intransigeance. Il cherchait à provoquer de nouvelles élections dans un contexte plus favorable qu’il venait de créer en donnant à penser que Mattarella, « Bruxelles » et « les marchés », bref le « système », s’opposaient à la volonté du peuple italien. Les sondages lui promettaient de doubler son score en dépouillant son partenaire, le M5S. Le ralliement de Di Maio à l’intransigeance de Salvini étonnait, comme l’agneau rejoignant le loup. Salvini a dominé la situation.

Comment définiriez-vous l’offre politique et le fonctionnement du Mouvement 5 Etoiles ?

Du point de vue de son organisation, le Mouvement 5 étoiles est un néo-parti, plus proche du réseau que d’une organisation formelle classique. Ses règles de fonctionnement sont très obscures et leur véritable nature, démocratique ou pas, est sujet à caution. Les algorithmes pourraient bien jouer un rôle plus déterminant que les citoyens ne l’imaginent dans un processus de décision trop rapidement qualifié de démocratie directe. Sur le fond, le M5S est un populisme au programme informe et instable, tenant au fait qu’il cherche depuis sa création, en 2009, à aimanter toutes les colères et frustrations, avec d’autant moins d’égard pour la cohérence de l’ensemble que ses leaders ne s’accordaient pas sur le fait de savoir s’il fallait gouverner.

La Ligue est-il le mètre étalon européen de ce que vous appelez le « populisme patrimonial » ?

La Ligue représente en effet l’une des expressions du populisme patrimonial. Cette forme de populisme procède de la globalisation économique et d’une recomposition ethnoculturelle combinant un vieillissement démographique accéléré et une immigration principalement musulmane ; de là cette double inquiétude de subir non seulement une altération de son patrimoine matériel, le niveau de vie, mais aussi de son patrimoine immatériel, le mode de vie. La crainte d’une double déstabilisation alimente une demande de protection matérielle et immatérielle qui déborde le clivage gauche/droite ; au plan sociologique, cette demande mobilise les classes les plus modestes de la société jusqu’aux strates moyennes, voire supérieures. La dimension à la fois matérielle et immatérielle de la revendication élargit considérablement l’assise électorale du populisme. C’est ce qui le fait passer d’une protestation confinée aux marges du système à un puissant mouvement capable de remporter les élections.

De par la nature des institutions de la Vème République, est-il exclu qu’un gouvernement de coalition incluant une composante de « populisme patrimonial » émerge dans les années à venir en France ?

Notre système politique est fondé sur l’élection au suffrage universel d’un président de la République doté de réels pouvoirs. On parle de « la rencontre entre un homme et un peuple ». Faut-il souligner le haut degré de personnalisation du pouvoir et de la vie politique auquel conduit un tel scrutin ? En réalité, de tout le monde démocratique, nous avons les institutions les plus favorables au populisme. Or, on sait qu’une candidature s’inscrivant dans la ligne du populisme patrimonial est désormais capable d’atteindre le second tour. On voit par ailleurs que, depuis 1958, le niveau de la victoire aux élections législatives se situe entre 25% et 30% des suffrages au premier tour. Ce n’est donc pas hors de portée des populistes. En 2017, le vainqueur de la présidentielle, qui se présentait pour la première fois à une élection, a remporté les élections législatives, avec une association, LREM, qui n’était pas encore un parti, en totalisant 28% des suffrages.

Matteo Salvini peut-il remporter son pari sur le front migratoire ? Entrainera-t-il d’autres pays à sa suite ? Sera-t-il soutenu ou combattu au sein de l’Union européenne ? Si oui, par qui ?

L’Italie ne résoudra pas seule l’épineux problème migratoire. Passée la période électorale des coups de menton et des formules à l’emporte-pièce, il sera indispensable de bâtir un cadre régulier de coopération. Mais, symétriquement, aucun pays membre de l’Union européenne ne peut éviter de répondre aux défis de la pression migratoire ; ils structurent désormais nos vies politiques et nos élections. Désormais, les scrutins nationaux montrent des Européens réclamant avec de plus en plus de clarté une nouvelle politique migratoire et d’intégration. Il me semble que le débat ne porte déjà plus sur la nécessité d’une nouvelle doctrine, mais sur son contenu et sur les moyens de l’appliquer. Au-delà du cas jugé particulier des pays d’Europe centrale et orientale, c’est maintenant au tour des Danois, des Autrichiens et des Italiens de mettre en place des politiques à la fois plus restrictives et plus répressives.

Électoralement, le M5S est supérieur à la Ligue, mais c’est la Ligue qui domine politiquement, en particulier dans son rapport à l’opinion, par le thème de l’immigration

Quel visage aura le Parlement européen l’an prochain ? Emmanuel Macron y sera-t-il isolé ?

Bien sûr, nul le sait. Si l’on veut cependant y réfléchir, à votre invitation, disons d’abord que la tendance est au déclin des partis installés, à la poussée des populistes. Cette tendance peut aussi profiter aux nouveaux partis de gouvernement pro-européens, par exemple LREM, en France, ou Ciudadanos, en Espagne. Il est certain que les performances de ces partis seront fonction du climat général dominant les élections européennes mais aussi de l’appréciation de deux ans de gouvernement pour LREM. En France, on votera dans une ambiance marquée par le passage au prélèvement à la source. Enfin, les élections européennes sont identifiées comme des « élections de second rang ». Elles peuvent à ce titre servir d’exutoire, et donc fragiliser le Parlement européen, ou bien susciter un désintérêt général qui desservirait cette fois les partis protestataires en raison d’une abstention massive, déjà constatée, dans les électoraux populistes.

Et si, finalement, les « populistes » décidaient de garder l’Union européenne et que l’Allemagne la quittait unilatéralement ?

On peut tout imaginer, mais au jeu des scénarios, la sortie de l’euro de l’Italie est moins improbable. La victoire des populistes ouvre invariablement sur des lendemains qui déchantent. L’idée qu’il existe des remèdes miracles, ignorés ou délaissés pour d’obscures raisons, innerve la passion populiste. Invariablement, le réveil est cruel, sans une seule exception. Ce sera cruel, hélas, pour les Britanniques ; ce pourrait l’être, hélas aussi, pour l’Italie où les crédits à taux variables sont la norme, et ni Bruxelles ni « les marchés » ne sont responsables de cette prise de risque inouïe ; de même, les Italiens ont voulu placer 80% de leur épargne dans les entreprises locales et les obligations d’État, fort bien ! mais quand on laisse la dette publique dépasser 130% du PIB, on peut redouter la ruine des familles en cas de montée des taux et plus encore de sortie de l’euro.

 

Diriez-vous de la loi de « lutte contre les fausses informations » portée par la majorité LREM qu’elle est paradoxalement d’inspiration « illibérale » ? 

La digitalisation de l’espace public est en train de bouleverser l’ordre démocratique. L’avènement de nouvelles opportunités heureuses s’accompagne d’une montée en puissance des pires fléaux : monopole de fait, privatisation de la censure, extra-territorialisation juridiques et fiscales… L’espace public échappe à la puissance publique démocratique. De grandes puissances privées, les entreprises dominant le secteur, des pays, des groupes organisés, des réseaux terroristes sont désormais capables d’une influence déterminante, sur le débat public et sur les décisions électorales. La tendance des démocraties est de tenter de récupérer une partie de ce pouvoir perdu. On peut le comprendre. Cependant, la loi sur les fausses informations n’est pas la bonne réponse. La loi de 1881 doit suffire, associée à la compétence des journalistes, à la vigilance des citoyens, au pluralisme des débats. Ce sont ces points qu’il faut renforcer. Mais la reconquête de l’autorité publique sera une tendance de nos démocraties ; ce faisant, elles deviendront moins libérales. Je crois que nous assistons au début d’un processus historique.