DEBATS & ANALYSES

Par DOMINIQUE REYNIÉ, professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol). Il a été candidat Les Républicains aux élections régionales de 2015 de Languedoc- Roussillon-Midi-Pyrénées.

Messieurs les politiques, cessez de dégrader le lien avec la société !

L’élection présidentielle de 2017 est la dernière occasion d’entendre les Français qui ne se sentent plus représentés par la classe politique. Il est urgent de rénover le système politique sous peine de ne plus pouvoir gouverner.

L’élection présidentielle de 2017 suscite un nombre de candidatures sans précédent. C’est au moment où l’on compte le plus de candidats que la société se considère moins bien représentée par ses élus. A la fois plus vieillissante et globalisée, les profondes transformations qui bouleversent la société française depuis le début des années 1990 appellent, à l’évidence, une régénération de la représentation politique. Les cultures, les générations, les métiers, les manières de faire, les usages du monde qui trament notre corps social se retrouvent de moins en moins dans la représentation politique comme dans l’action publique restée entre les mains d’un Etat perclus et de gouvernants à la peine. Aujourd’hui, loin de s’en tenir à la revendication de nouveaux droits ou de nouvelles ressources, les individus sont devenus capables de les instituer eux-mêmes, avec ou sans le consentement des gouvernants, voire à leur insu, ce qu’illustre le fameux processus de l’ubérisation.

Notre vie publique n’est pas parvenue à conjurer la tendance, pourtant périlleuse, à la séparation du politique et du social. Les Français se sentent de moins en moins représentés. Ils le disent comme ils le peuvent avec les moyens laissés à leur disposition, l’abstention ou le vote protestataire – à partir de 2017, ils utiliseront aussi le vote blanc. C’est évidemment l’un des sens qu’il faut donner au vote FN, répété et amplifié lors des élections présidentielles de 1988 (14,4%), 1995 (15%) et 2002 (16,8%), le 21 avril apportant même la preuve que le contentieux entre les Français et leurs gouvernants est désormais en mesure d’ébranler l’élection du chef de l’Etat.

Spectaculaire, la dégradation de la relation entre gouvernants et gouvernes n’a inspire aucune tentative de remède. La crise s’est donc amplifiée. Le 29 mai 2005, une majorité rejette le traité constitutionnel européen. Ce scrutin offrait une occasion de sanctionner, non pas la gauche ou la droite, mais la classe gouvernante, alors figurée par le camp favorable au traité. Nombre de responsables politiques préféreront y voir un rejet de l’Europe. Depuis ces trois décennies, dans lesquelles il faut voir une «grande transformation», à la suite de l’historien de l’économie hongrois Karl Polanyi (1886-1964), les tentatives de recomposer la représentation politique du corps social émanent de la société elle-même, dans l’émergence de mouvements spontanés naissant et agissant en marge des grands partis, voire des élections : les «tondus», les «moutons », les « pigeons », La Manif pour tous, les « zèbres », les bonnets rouges, Nous citoyens, les zadistes, les «indignés», Nuit debout, La primaire des Français, voire, désormais, des variantes identitaires ou religieuses.

ABSTENTION

Très différents les uns des autres, aucun de ces mouvements n’est jusqu’à présent parvenu à gagner de l’ampleur, incitant les responsables publics à attendre leur épuisement. C’est une erreur d’autant plus grave que, fragiles, désordonnés et parfois groupusculaires, ces mouvements apparaissent d’autant plus que le travail de représentation de la nouvelle réalité sociale est moins pris en charge par les organisations politiques institutionnalisées.

La loi sur la parité et le passage au quinquennal (2000) sont les deux réponses émanant du corps politique que l’on peut répertorier. La loi instituant la parité est un événement bienvenu mais paradoxal, l’acte législatif procédant du refus obstiné des appareils politiques de s’ouvrir ne serait-ce qu’à la diversité du genre. Parfaitement efficace sur la composition des assemblées locales, la parité n’a eu encore que des effets limités sur la composition de la « représentation nationale». De son côté, le passage au quinquennat ne répond aucunement aux attentes d’une meilleure représentation. Le référendum de validation, en 2000, battra tous les records d’abstention (69,8 %).

En réalité, loin d’ancrer la démocratie dans la nouvelle réalité sociale, cette évolution institutionnelle produit un effet contraire, par une surprésidentialisation de notre vie démocratique. La combinaison du quinquennat et de l’importation des primaires verrouille l’arraisonnement de notre vie politique à l’élection présidentielle, au moment où la société réclame une meilleure représentation de la diversité de ses préoccupations, des forces nouvelles et des enjeux qui l’animent. Si le principe des primaires substitue une procédure publique et démocratique à des mécanismes obscurs et autoritaires, l’arbitrage interne, d’une certaine manière, ménageait les apparences. Compte tenu de l’opinion que la population a de ses gouvernants, la publicité de cette compétition peut aussi bien servir la caricature d’une vie politique qui ne serait qu’une bataille entre des personnes pour des postes.

Une profonde rénovation de notre système politique est nécessaire, mais il y a peu de chance cependant d’en débattre lors de la campagne pour l’élection présidentielle. Les primaires, qui opposent un camp à lui-même, s’achèveront à la fin de janvier, trois mois avant le premier tour. Le temps fera défaut. La campagne du second tour pourrait être parasitée par la présence de la candidate du FN, ne permettant pas d’ouvrir le débat sur notre vie politique, puisque, dans ce cas, il s’agira de convaincre une majorité d’électeurs de voter au secours de la République.

Ce fut fait une première fois, le 5 mai 2002. Retenons que ce jour-là pourtant, le « raz-de-marée républicain » n’a été qu’apparent : malgré la gravité de l’enjeu, plus de 8,3 millions d’électeurs n’ont pas jugé utile de prendre part au second tour ; 1,7 million d’électeurs, en votant blanc ou nul, n’ont pas voulu ou pas su choisir entre le chef de l’extrême droite et le président sortant, Jacques Chirac ; enfin, 5,5 millions d’électeurs ont voté pour Jean-Marie Le Pen. Au total, le 5 mai2OO2, ce sont plus de 15,6 millions d’électeurs qui ont ignoré ou rejeté l’appel au consensus, soit 38 % des électeurs inscrits, ce qui est considérable. Nous avons toutes les raisons de penser que le niveau actuel du mécontentement est sensiblement plus élevé. Hélas, nous risquons fort de voir dans un nouveau 21 avril le problème à surmonter alors qu’un tel événement serait, pour une large partie, l’expression de notre incapacité à représenter la société.

En trente ans, la société française a si profondément changé qu’elle est devenue méconnaissable au regard d’institutions qu’elle-même comprend ou accepte de moins en moins. Il est peut-être encore possible, une dernière fois, de prendre ou de conserver le pouvoir comme on le fait depuis 1965, mais il ne sera pas possible de gouverner. L’esprit de responsabilité commanderait de considérer l’élection présidentielle de 2017 comme la dernière occasion de poser la question de la représentation de notre nouveau monde social, faute de quoi, ce scrutin, loin de mettre fin à la crise larvée que nous vivons depuis quelques années, en marquera l’intensification. •