ELECTIONS – Près de 60% des électeurs se sont abstenus d’aller voter dimanche au second tour des élections municipales. Une abstention record, qui s’explique avant tout par la crise sanitaire. Mais pas seulement.

L’abstention, premier parti de France à l’issue du second tour des municipales. Avec 58,4% des électeurs qui ont boudé les urnes ce dimanche 28 juin, les Français ne s’étaient jamais autant détournés d’un scrutin municipal depuis les débuts de la Ve République. Un résultat jugé « préoccupant » par Emmanuel Macron, dimanche soir.
Au lendemain du scrutin, de nombreux observateurs de la vie démocratique, responsables politiques ou politologues, s’interrogeaient sur les raisons qui ont poussé les électeurs à se détourner des bureaux de vote. Les interprétations sont multiples.

 

L’impact de la crise sanitaire

L’explication la plus évidente est bien sûr le contexte de la crise sanitaire. Un sondage Ipsos-Sopra Steria pour Radio France fait apparaître que 43% des sondés hésitaient à aller voter en raison du « risque d’attraper le Covid-19 en se rendant dans un bureau de vote ». « Le contexte de la crise sanitaire n’est toujours pas estompé pour les électeurs », résumait le chercheur du Cevipof Bruno Cautrès, lundi sur France Info.
Le comportement méfiant, voire inquiet, des électeurs rejoindrait d’ailleurs de nombreuses enquêtes réalisées récemment, relatives aux comportements des citoyens en matière de consommation, d’épargne, de loisirs ou de vie professionnelle : le Covid-19 continue d’être particulièrement présent dans leur quotidien.

 

Une abstention liée au profil du corps électoral ?

Un autre facteur est avancé pour expliquer l’ampleur du décalage avec les précédents scrutins. Le second tour des municipales était organisé dans moins de 5.000 communes, les autres villes ayant désigné leurs maires dès le premier tour. Parmi les 16,5 millions d’inscrits qui étaient attendus dans les bureaux de vote, les habitants des grandes villes étaient surreprésentés dans le scrutin du 28 juin. Un électorat traditionnellement plus abstentionniste lors des municipales que la moyenne de la population française inscrite sur les listes électorales.
Pour autant, l’analyse de l’électorat abstentionniste des grandes villes manque d’éléments précis, note, pour LCI, le directeur général adjoint d’OpinionWay Bruno Jeanbart. Si l’on connaît les catégories traditionnellement moins promptes à aller voter – catégories populaires, jeunes de moins de 25 ans… -, rien ne permet d’expliquer d’où vient cette « surabstention ».

Une grève des urnes ?

Chez les politiques, on pointe autant la gestion de la crise sanitaire par les autorités qu’une crise démocratique, voire institutionnelle. « C’est une forme d’insurrection froide contre toutes les institutions de ce pays », a ainsi jugé le député LFI Jean-Luc Mélenchon dimanche, tandis que son collègue Adrien Quatennens pointe « une débâcle de plus pour cette Ve République agonisante ». « Le record d’abstention est le signe de l’aggravation de la grève civique », ajoute-t-il, et « le peuple ne consent plus à la règle du jeu ».
« Cette abstention n’est pas la faute des Français », a jugé de son côté l’ex-candidate LR à Paris Rachida Dati, « elle est de la responsabilité de ceux qui gouvernent et ont gouverné, localement et nationalement […] Ce rejet du vote conduit à ce qu’une part croissante des Français s’expriment par les manifestations, les affrontements et les contestations ».
Les Français ont-ils, par leur abstention, manifesté un rejet plus fort qu’à l’accoutumée du monde politique ? « Les Français disent leur exaspération en rejetant les partis traditionnels, puis leur colère par une abstention historique », explique Dominique Reynié, le directeur général de la Fondapol, qui parle d’une « déferlante d’abstention » lors du scrutin.

Un accident de parcours ?

L’analyse de Bruno Jeanbart est différente. « La crise sanitaire explique quasiment tout », insiste auprès de LCI le directeur général adjoint d’OpinionWay. « On a expliqué dans le même temps que l’élection était sans danger, mais qu’il fallait porter un masque. Un partie des électeurs n’a pas voulu y aller. »
« D’autres phénomènes ont pu jouer marginalement », estime Bruno Jeanbart. « Il y a bien sûr la baisse structurelle de la participation à chaque élection. Et s’agissant de ce scrutin, la rupture dans le temps entre les deux tours, l’absence de campagne, de meeting, de tractage, de tout élément de mobilisation ont abouti à cette situation incroyable où une partie des électeurs ne savaient pas qu’un second tour était organisé. On est en outre dans un univers où une information en écrase une autre : les conséquences sanitaires, puis économiques et sociales du Covid-19 l’ont emporté sur l’élection. »
En somme, la chute de la participation serait trop spectaculaire pour s’expliquer par la seule crise démocratique. Le dernier scrutin avant les municipales, celui des élections européennes de mai 2019, plaide en faveur de cette analyse, puisque la participation enregistrée alors avait été en nette hausse par rapport aux précédents scrutins européens.
Les prochains rendez-vous électoraux – les élections régionales et départementales en mars 2021 – pourraient avoir valeur de test à ce titre, avec une possible remontée de la participation. A condition, bien sûr, que la crise sanitaire soit enfin derrière nous.

 

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