Le jeune chancelier autrichien Sebastian Kurz, 31 ans, a conclu, vendredi soir, un accord de gouvernement avec l’extrême droite, deux mois après les législatives d’octobre remportées par la droite. Le nouveau cabinet prêtera serment lundi matin.

L’extrême-droite autrichienne est « devenue convenable, salonfähig comme on dit à Vienne » constate le professeur Gerald Stieg, après l’annonce d’un accord de gouvernement entre les conservateurs (ÖVP) et la droite radicale (FPÖ). Auteur d’une récente note sur « le virage à droite de l’Autriche » à la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), Patrick Moreau le confirme : le FPÖ est « désormais perçu comme un parti normal ».

Avec ses 25,97 % des voix aux législatives du 15 octobre, l’extrême-droite entre en force au gouvernement. Elle obtient six ministres, dont le vice-chancelier, l’Intérieur, la Défense et les Affaires étrangères, c’est-à-dire «les grands ministères régaliens », l’armée, la sécurité intérieure et l’immigration » , note Patrick Moreau, . Il ajoute que « de facto, ce gouvernement aura désormais le moyen de créer une démocratie autoritaire sur le modèle hongrois ». Le ministère de l’Intérieur revient ainsi à Herbert Kickl, « extrêmement brillant et idéologiquement à la droite du parti », assure Patrick Moreau. La défense échoit à un ancien sous-officier, Mario Kunasek, engagé depuis longtemps dans la droite radicale alors que les Affaires étrangères reviennent à une spécialiste reconnue du Moyen-Orient – et par ailleurs ancienne élève de l’ENA en France – Karin Kneissel, qui n’est pas encartée au FPÖ mais en partage la ligne hostile à l’immigration et à l’islam politique.

« Si les électeurs du parti sont souvent de braves patriotes, ses responsables viennent des Burschenschaften, ces vieilles associations étudiantes pangermanistes », assure Gerald Stieg, qui enseigne la « civilisation autrichienne » à la Sorbonne.

Toutefois, au terme de deux mois de discussions, « le FPÖ a dû admettre l’orientation proeuropéenne du chancelier Kurz et renoncer à ses projets de démocratie directe sur le modèle suisse » indique Gerald Stieg. Entre les conservateurs et l’extrême-droite, « il n’y avait pas de difficultés sur le programme économique » poursuit Patrick Moreau. Hans-Christian Strache, le président du parti « s’est réjoui de voir que le FPÖ avait obtenu les trois quarts de ce qu’il voulait ».

L’orientation proeuropéenne du chancelier Sebastian Kurz, 31 ans, suffira-t-elle à rassurer Bruxelles et les Etats membres de l’UE ? Sur les réfugiés et les pouvoirs de Bruxelles, « le conflit avec la commission européenne est programmé » estime Patrick Moreau. L’accord de coalition insiste en effet sur la « subsidiarité » (en clair, pas de transferts de pouvoir) et le renforcement des frontières. L’Autriche doit présider l’UE au second semestre 2018.

D’ici lors, les Européens adopteront vraisemblablement une position très prudente. Le diplomate Pierre Sellal confiait récemment à l’Opinion que « les Européens ne souhaitent plus pratiquer les procès d’intention, mais juger sur les politiques mises en œuvre, comme on le fait avec la Pologne ». En 1999/2000, l’entrée du FPÖ au gouvernement autrichien – dans un contexte très différent – avait suscité des levées de boucliers partout en Europe. Aujourd’hui, celle-ci semble « résignée » déplore Gerald Stieg.

Quant aux Autrichiens eux-mêmes, des manifestations sont prévues ce lundi mais on ignore le niveau de mobilisation. La gauche social-démocrate (SPÖ), qui vient de perdre le pouvoir, gouverne déjà des régions avec l’extrême-droite et s’est déchirée ces derniers mois sur la possibilité d’un accord national avec elle. « Difficile pour elle de jouer les vertueux », ironise le professeur Stieg.