Coronavirus : et après ? franceinfo ouvre le débat. Un échange à grande échelle pour stimuler et partager des questions, des idées, des témoignages et ouvrir le débat le plus largement possible sur les solutions de demain : #EtAprès, qu’est-ce qui doit changer ? Cette contribution de la Fondation pour l’innovation politique est signée par Victor Delage, responsable des études à la Fondation pour l’innovation politique.

L’épidémie de Covid-19 met en lumière les faiblesses actuelles du projet européen en révélant les difficultés de l’Europe à concevoir des modalités d’action collective en temps de crise. Depuis le début de l’épidémie, ce déficit de puissance s’observe au moins à trois niveaux.

Le drame sanitaire confirme d’abord la dépendance excessive de l’industrie pharmaceutique européenne vis-à-vis du reste du monde, notamment de ses fournisseurs chinois et indiens. Promue par la facilité, cette orientation stratégique menace aujourd’hui l’approvisionnement en médicaments ; elle implique un renoncement à assurer la sécurité de la population européenne. En 2019, plus de 1 200 médicaments ou vaccins vendus en France ont connu au moins une période de pénurie. C’est trente fois plus qu’il y a dix ans.

Par ailleurs, l’autonomie technologique de l’Europe est mise à mal, comme le montre l’assujettissement à l’égard des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) que soulignent ces temps de confinement. En mars 2020, le nombre d’appels vidéo sur la plateforme Teams de Microsoft a augmenté de 1 000%. Les outils collaboratifs du géant américain et de son concurrent Google sont plus que jamais sollicités. Les clouds, dont celui d’Amazon Web Services, qui détient à lui seul 33% des parts du marché mondial, garantissent la continuité des opérations dans certains secteurs de l’économie. Et dans tout cela, que fait l’Europe ? Depuis plusieurs années, la bataille a été perdue et la numérisation de tout ce qui peut l’être par des technologies étrangères a asséché le terrain européen, alors même que ces géants du numérique y acquittent un impôt très inférieur à ce qu’il devrait être.

Enfin, les perturbations liées au coronavirus menacent les approvisionnements alimentaires. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à l’échelle mondiale, les pays les moins développés et possédant peu de terres fertiles pourraient être rapidement confrontés au problème. Et rien n’indique que l’Europe serait épargnée si la crise se prolongeait. « Déléguer notre alimentation […] à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle », reconnaissait Emmanuel Macron dans son allocution du 12 mars dernier. Sauf aléa climatique, la France devrait s’en sortir, principalement en raison de ses excédents en matière de céréales, de produits laitiers et de viande porcine. En revanche, bien que l’Europe ait mis en place une chaîne logistique transfrontalière, certains États paraissent plus vulnérables. En tête, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas : la première importe plus de la moitié de ses légumes et 87% de ses fruits ; les seconds, plus de 80% de leurs céréales.

La tragédie du coronavirus est une occasion historique de redéfinir l’Europe de l’après-crise. La tempête exige un changement de conduite.

Dans un monde globalisé, où les chocs sont plus rudes et fréquents, l’Europe doit avant tout pouvoir assurer son autonomie stratégique en matière sanitaire, technologique, alimentaire, au même titre que de défense et d’énergie. Face au drame humain en cours, aux dégâts économiques et sociaux dévastateurs et à la guerre commerciale internationale qui pourrait reprendre de plus belle, les nations apparaissent bien trop diminuées pour mener la bataille chacune de leur côté. Nos leaders européens doivent saisir l’intérêt des peuples envers l’affirmation d’une souveraineté capable de redimensionner les compétences de l’Union européenne. L’Europe doit incarner une puissance publique globale et rendre visibles les formes diverses de son efficacité aux yeux de ses citoyens. Dans ce contexte, le projet européen serait conforme à son sens.