Les élections européennes de mai 2019 ont fortement modifié la composition du Parlement. Une reconfiguration qui pourrait déboucher sur un changement de politique européenne.

Européennes 2019 : à nouveau Parlement, nouvelle politique ?
Une session plénière du Parlement européen à Strasbourg – Crédits : Parlement européen

Les élections européennes du 23 au 26 mai ont reconfiguré les 751 sièges du Parlement européen pour les cinq années à venir. Si les résultats encore provisoires et les prévisions d’alliances le confirment, les conservateurs et sociaux-démocrates ont perdu la majorité absolue qu’ils avaient à eux deux dans la précédente législature. Grâce à une « grande coalition », ces deux groupes pouvaient compter sur leurs seules troupes pour faire adopter bon nombre de textes législatifs, se partager la présidence de l’hémicycle et peser fortement sur celle de la Commission (le Parlement européen approuve en effet le président de la Commission choisi par le Conseil européen).

Ce n’est désormais plus le cas : le Parti populaire européen (179 sièges) et les socialistes et démocrates (153 sièges) devront composer avec les libéraux (106 sièges) et les écologistes (74 sièges), qui gagnent respectivement une quarantaine et une vingtaine de sièges. Tandis que l’extrême droite, aujourd’hui divisée en deux groupes (50 à 60 sièges chacun), en compte une trentaine de plus, au détriment de la droite eurosceptique (64 sièges).

Quelle influence cette recomposition du Parlement peut-elle avoir sur la politique européenne ? Nous avons posé la question à Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol).

Le nouveau Parlement européen tiendra sa première session plénière du 2 au 4 juillet. D’ici là et même par la suite, l’équilibre des forces qui le composent est susceptible d’évoluer.

Au vu des résultats provisoires, la « grande coalition » entre les conservateurs et les sociaux-démocrates n’aura plus cours dans le nouveau Parlement. Quel en sera l’impact sur les politiques européennes ? 

Dominique Reynié : Avec la fin de ce duopole, le Parlement aura l’obligation de produire des décisions issues de plusieurs groupes associés. Ce sera plus complexe, mouvant et éventuellement fragile, mais c’est une très bonne nouvelle. Les députés auront plus qu’avant la nécessité d’argumenter, de débattre et de convaincre pour former des majorités. Et d’en rendre compte plus qu’autrefois devant les Européens. Cela met fin à une espèce de cogestion acquise d’avance, confortable pour les partis dominants mais assez peu imaginative.

Les centristes et les écologistes gagnent des sièges. Peut-on en déduire que l’Union européenne prendra des mesures plus libérales et plus vertes ?

D.R. : Il est encore tôt pour anticiper ce qui sortira de ce Parlement. Mais si les mécanismes démocratiques fonctionnent correctement, on peut en effet s’attendre à une certaine réorientation de la politique européenne. Du côté de l’écologie, l’évolution me parait assez certaine… avec tout de même le risque que l’Europe ne s’impose des contraintes trop ambitieuses, là où les autres puissances mondiales ne sont pas aussi regardantes. Il faudra donc un écologisme “raisonné”. Les libéraux, eux, devraient aider les entreprises à prospérer, l’Europe à se constituer comme puissance planétaire sur le plan industriel, technologique, énergétique et des transports, ce qui me paraît essentiel si les Européens souhaitent la croissance.

L’augmentation de la participation (51 % contre 43 % en 2014) signifie-t-elle aussi une demande en faveur de plus d’Europe ?

D.R. : Cette hausse est un fait très important. D’élection en élection, la participation était jusque-là en déclin. Cette fois elle remonte à un niveau qu’elle connaissait avant le dernier élargissement et le passage à l’euro. Notons aussi que les libéraux et les écologistes, qui ont gagné des voix, sont les plus cohérents en matière d’intégration européenne. La Commission européenne pourrait donc être davantage portée par le projet européen, en matière d’environnement, face à la Russie, à Donald Trump, aux GAFAM, aux mouvements migratoires, à la crise financière… c’est en tout cas ce que les Européens ont demandé. Il y a, c’est en tout cas ce que je lis dans ces élections, une affirmation démocratique et transnationale du fait européen.

Les partis eurosceptiques et europhobes ont aussi gagné des sièges…

D.R. : Une partie des électeurs se sont bien sûr exprimés contre l’Union européenne, mais les partis europhobes ont modéré leurs propos et, en quelque sorte, « s’européanisent ». On note par ailleurs une polarisation entre les très pro-européens et les très anti-européens, non seulement au Parlement européen mais aussi dans beaucoup d’Etats membres. Avec, dans l’ensemble, deux tiers des électeurs en faveur des premiers.

Smic européen, plan pour la transition énergétique, pouvoir d’initiative au Parlement européen… chacun des six partis français élus a promis des mesures fortes pendant la campagne. Quelles sont celles qui ont le plus de chances d’être mises en œuvre ?

D.R. : Donner au Parlement un pouvoir d’initiative, c’est une extension logique des progrès accomplis jusque-là. Ce serait formidable et l’on doit lancer le débat, mais c’est ce qu’il y aura de plus difficile et de plus long à atteindre. Refonder la politique de la concurrence, relancer celle de l’énergie, c’est indispensable et c’est urgent.

Et puis il y a la question absolument première des frontières communes, dont dépend la capacité des peuples à renouveler leur soutien aux politiques européennes. Si l’on ne répond pas aux attentes sur ce plan-là, l’érosion des partis pro-européens va se poursuivre. C’est alors tout le projet européen qui sera fragilisé. Enfin, les élections étant finies, le discours de l’extrême droite va être beaucoup plus modéré. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban et le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini ont triomphé chez eux, mais vont maintenant devoir trouver des compromis avec les autres Européens.