« Notre silence ne suffit pas à faire taire la sociologie criante du virus», dénonce l’ex-ancienne présidente de l’Agence pour la Cohésion Sociale et l’Égalité

Nous attendons tous fermement le jour d’après. Enfermés dans nos maisons, dans nos appartements, seuls ou en famille, nous attendons la fin du confinement et surtout, nous espérons que nous serons assez forts pour inventer de nouveaux équilibres sociaux et de nouveaux modèles de production. Après tout, le Covid-19 nous a appris l’humilité, il nous fait partager une expérience historique commune. La moitié de l’humanité est confinée : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés », comme l’écrit la Fontaine à propos de la peste. Face au virus, enfin, nous sommes tous égaux. Ou presque.

Entre le 21 et le 27 mars, il y a eu 63 % d’augmentation du nombre de décès en Seine-Saint-Denis, soit deux fois la hausse des décès à Paris. Les raisons pour lesquelles il y a plus de morts, on les connaît bien. Le taux de contamination y est fonction de la promiscuité dans laquelle vivent les familles. Les habitants de Seine-Saint-Denis meurent plus et ils meurent plus à leur domicile. Est-ce parce qu’ils ont déjà de nombreuses années derrière eux, durant lesquelles ils ont dû renoncer à des soins, faute de moyens ? Est-ce parce que la malnutrition et la faiblesse de la prévention s’incarnent dans un taux d’obésité deux fois supérieur à la moyenne nationale, exposant les malades de Covid-19 à des complications plus fréquentes et plus rapides ?

Dans les médias, les habitants de Seine-Saint-Denis sont souvent pointés comme les élèves indisciplinés de la classe, ceux qui ne respectent pas le confinement. Eux qui n’ont pas eu la chance de s’engouffrer dans une voiture familiale dès le 16 mars pour rejoindre leur maison de campagne au Pilat ou sur l’Ile-de-Ré. Eux dont on oublie si facilement qu’ils sont cette armée des ombres de la propreté, des transports, des livraisons ou des caisses des supermarchés qui permettent aux Français de survivre. Les habitants de Seine-Saint-Denis sont contaminés parce qu’ils doivent aller travailler, sans chômage partiel possible, sans télétravail, sans pause salutaire pour lire, philosopher et ralentir. Nous ne les voyions pas avant la crise, et nous ne les voyons pas davantage aujourd’hui.

Décrochage. Face au virus, nous sommes tous égaux. Mais pendant qu’on peut lire sur Twitter le rapport de santé de la moindre personnalité, pendant qu’on peut suivre le trajet précis de Boris Johnson dans l’hôpital Saint-Thomas de Londres, il faut tendre l’oreille pour entendre le ministre de l’Education Nationale admettre qu’avec la fermeture des écoles, on a perdu 5 à 8 % des élèves. Et cette fatalité au détour de chaque phrase… Ces élèves ne sont pas dans des résidences secondaires de bord de mer. Ces élèves sont dans des familles où l’on ne dispose au mieux que d’un seul ordinateur, dans des familles où tout le monde s’entasse dans la cuisine avec ce qu’il a pu obtenir des consignes des enseignants. Ces jeunes sont élevés dans des familles qui n’ont pas les fondamentaux nécessaires pour accompagner leurs enfants dans la continuité pédagogique. La géographie de ces enfants fragiles, entre grande difficulté et décrochage, tout le monde la connaissait bien avant la crise du Covid-19.

Notre silence ne suffit pas à faire taire la sociologie criante du virus. « Selon que vous serez puissant ou misérable »… achève La Fontaine.

Dignité. Le jour d’après, je l’attends. Je l’attends depuis plusieurs années déjà. Serons-nous capables de rebooter les inégalités ? Avant la crise, c’était une question de démocratie, de promesse républicaine et de dignité. Depuis le Covid-19, c’est une question de vie et de mort. Pourtant, la politique de la ville a disparu du tableau. Les quartiers n’ont plus droit de cité.

Le jour d’après, c’est celui où on verra enfin clairement la nécessité de former les enseignants aux outils du numérique. La classe virtuelle, ce ne peut être des dizaines de pièces attachées et des corrigés de questionnaires. C’est un échange, c’est plus de temps personnalisé pour aider les enfants à surmonter leurs difficultés et leur donner une chance de trouver leur place. On équipera tous les établissements et les familles qui n’ont pas assez de revenus. Le jour d’après, il y aura une politique de rénovation du logement, parce que la salubrité est une condition première de la dignité. Le jour d’après, on aura la certitude que partout, la vie a la même valeur.

Salima Saa est membre du conseil de surveillance de la Fondation pour l’innovation politique, du conseil d’administration de l’AFD et ancienne présidente de l’Agence pour la Cohésion Sociale et l’Égalité.