Au lendemain d’élections européennes striées de scandales et déclarations chocs, l’idéal de démocratie européen paraît ébranlé. Alors que les Britanniques ont porté le Brexit Party europhobes de Nigel Farage aux portes du Parlement Européen – qui, sauf énième revirement, devrait les refermer derrière lui – les partis nationalistes se sont imposés dans plusieurs autres Etats membres. En France, bien qu’il ait déjoué tous les pronostics, le taux d’abstention à ces élections européennes reste tout de même élevé. Mais l’Union européenne n’est pas seule détentrice des maux de la démocratie, en témoigne l’étude menée dans 42 pays du monde par la Fondation pour l’Innovation Politique (Fondapol), parue le 19 mai dernier.1

Les failles d’un système idéal

Et si le régime démocratique, porté en modèle pendant des siècles ne convenait plus aux hommes, qu’en serait-il des valeurs qu’il véhicule ? Les résultats de l’enquête de Fondapol poussent à se poser la question face à un système qui semble se déliter. Parmi les personnes interrogées dans les 42 pays de l’étude, 49 % estiment que leur démocratie fonctionne mal. Pour certains Etats, le constat est encore plus édifiant : quelques semaines avant l’élection de Jair Bolsonaro à la Présidence, 77 % des Brésiliens dénonçaient le mauvais fonctionnement de leur système.

« La démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Il y a fort à parier que ces paroles de Churchill soient encore gravées dans les esprits. Malgré les failles qui semblent exister dans les systèmes démocratiques mondiaux, 67 % des répondants voient la démocratie comme le meilleur des régimes, et le seul possible. Plus que le régime en lui-même, ce sont les valeurs qu’il véhicule qui paraissent donc s’effriter. En premier lieu, partout, l’exercice de la démocratie n’est plus vu comme « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ».16 % seulement des enquêtés placent le peuple comme détenteur du pouvoir, à un point d’écart seulement des organisations criminelles. Sur le podium du pouvoir, en revanche, on retrouve les grandes entreprises (41 %), les plus riches (45 %) et les hommes et femmes politiques (66 %).

Le spectre d’un virage autoritaire

Alors que la confiance dans les institutions gouvernementales et parlementaires se fait timide et que le manque de transparence des procédés démocratiques est pointé du doigt par 41 % des interrogés dans les 42 pays de l’étude de Fondapol, la volonté de plus d’autorité se fait ressentir. Quand 31 % des individus jugent positive l’option « d’avoir à la tête de l’Etat un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections » (34 % dans l’UE), celle de conditionner l’accès au vote à un niveau de connaissances et compétences des systèmes institutionnelles et politiques suffisant (épistocratie) attire également de plus en plus, remettant ainsi en cause l’universalité du suffrage. Au Royaume-Uni, toujours éprouvé par le référendum sur le Brexit du 23 juin 2016, la proposition emballe 41 % de la population, par exemple, plus que la moyenne globale de 38 %. Plus parlant encore, la majorité des personnes interrogées accepterait désormais de renoncer à certaines de ses libertés si cela impliquait plus d’ordre dans la société.

Des différences générationnelles édifiantes

Les jeunes tiennent à leur liberté – bien qu’ils soient tout de même 52 % à être prêt à renoncer à certaines libertés pour plus d’ordre – plus que leurs aînés (58 % pour les 35-59 ans et 62 % pour les plus de 60 ans). Les écarts générationnels de points de vue et d’actions démocratiques sont, en fait, permanents. Alors que l’on parle souvent du manque de mobilisation des 18-24 ans pour les élections, et la politique en général, c’est bien cette tranche d’âge qui s’est fortement mobilisée en mai, notamment pour les listes écologistes d’une part, nationalistes de l’autre.

Cependant, ce regain de participation au suffrage n’ôte pas la défiance grandissante des jeunes envers le fonctionnement des systèmes démocratiques, comme le montre, notamment, le travail d’Anne Muxel.2 Le vote n’est pas seul garant de la démocratie. Or, les jeunes sont moins enclins à le considérer comme le moyen le plus logique d’exprimer leurs opinions, tandis qu’ils plébiscitent davantage que les plus âgés le gouvernement d’un homme fort (38 %), voire de l’armée (31 %). Plus marquant encore, et contre toute attente, les individus de moins de 35 ans interrogés dans le cadre de l’étude apparaissent bien moins tolérants que leurs aînés. Aux questions relevant de la différence (d’opinions politiques, d’orientations sexuelles, d’opinions religieuses et d’origine ethnique), cette tranche d’âge exprime le plus son dérangement.

En Europe, le passé joue encore

Au niveau européen, le fossé entre générations n’est pas le seul à jouer. On trouve sur le continent des vestiges du siècle dernier, avec des écarts d’opinions significatifs entre ex-bloc de l’Ouest et ex-bloc soviétique. Alors que l’Ouest de l’Europe a tendance à penser assister au déclin de la démocratie, l’Est pense le contraire. Tandis que la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, par exemple, accordent une confiance timide et pessimiste aux GAFAM quant à leurs effets sur la démocratie – et notamment à Facebook, qui souffre d’un manque de soutien global –, les pays baltes et la Croatie sont majoritairement « pro-tech ». Quand l’accueil des réfugiés emporte l’approbation de 79 % des Portugais, et même 62 % des Italiens, les Tchèques et les Slovaques ne sont que 22 % et 36 % à l’accepter.

Dans les Balkans candidats à l’entrée dans l’Union (Serbie, Albanie, Bosnie et Macédoine du Nord), des efforts de conformité avec les valeurs européennes sont mis en avant tandis que la démocratie parait encore souffrir d’un manque de transparence (1 enquêté sur 5 estime même que le système démocratique national n’est « pas du tout » transparent).

Assurer le futur démocratique de l’Union

Pourtant, pour assurer un futur stable à l’UE, notamment en termes de sécurité, la confiance en un processus démocratique harmonisé semble essentielle. Seuls des Etats partageant des valeurs communes et des procédés transparents dans lesquels l’intérêt commun est placé au centre pourront faire prospérer l’Europe de demain. Ceci est d’autant plus vrai en ce qui concerne les questions de Défense européenne, qui reviennent sur le devant de la scène à mesure que le Royaume-Uni, fervent réfractaire à l’Europe de la Défense, se détache de l’UE. L’étude de Fondapol démontre d’ailleurs que 59 % des citoyens européens sont favorables à ce que l’Union se dote d’une armée commune à tous les Etats membres, qui n’est plus jugée incompatible avec l’OTAN. Une tendance cohérente avec la confiance importante placée dans les forces militaires et policières en Europe (65% et 72%). Sur le besoin de sécurité, les Européens s’accordent enfin.

1 Dominique Reynié (dir), Enquête planétaire – Démocraties sous tension – Volume 1. Les enjeux, 2019

2 Cf. Etude Fondapol et Politiquement jeune, Fondation Jean Jaurès/Éditions de l’Aube, 2018