ENTRETIEN PAR BORIS CASSEL, VALÉRIE HACOT, FLORENCE MÉRÉO, DIDIER MICOINE, SÉBASTIEN RAMNOUX ET HENRI VERNET
AVEC DOMINIQUE REYNIÉ ET JEAN-MARC DANIEL DE LA FONDATION POUR L’INNOVATION POLITIQUE

PRESIDENTIELLE Cinquième invité de notre grande série sur la primaire de la droite, François Fillon. L’ancien Premier ministre, qui remonte dans les sondages, expose son programme choc.

IL A PARLÉ sans notes pendant plus d’une heure et demie. François Fillon, parti le premier chez les Républicains (LR) dans la course à l’Elysée, a eu tout loisir, en trois ans de campagne, de roder, peaufiner et muscler son programme. Le seul, revendique-t-il, capable de redresser, bouger et réformer le pays en profondeur. Mais doit-on le croire, lui qui a tout de même été Premier ministre tout au long du quinquennal Sarkozy ? Pour savoir s’il pourra vraiment tenir ses engagements, la rédaction du « Parisien » – « Aujourd’hui en France » et les experts de la Fondation pour l’innovation politique l’ont auditionné, dans le cadre de notre série « Demandez le programme » consacrée à la primaire de la droite. Sur la fiscalité, le temps de travail, les régimes de retraites, mais aussi la lutte contre les djihadistes ou le « réarmement moral » du pays, il préconise un remède choc. Apparemment, cela fonctionne : après une longue stagnation, les sondages frémissent, l’installant à la place de troisième homme, aux dépens de Bruno Le Maire. Et lui qui ne croit pas aux sondages est convaincu qu’il créera la surprise le 20 novembre en se qualifiant pour le second tour – même si l’écart avec le duo favori Juppé-Sarkozy reste considérable. Comme pour nos précédents rendez-vous avec les candidats LR (Jean-Frédéric Poisson du PCD fera l’objet d’une interview à part), nous publions l’essentiel de l’entretien, mais vous invitons à découvrir nos vidéos sur le site Leparisien.fr. Prochain rendez-vous : Nicolas Sarkozy.

Vous proposez une suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et une hausse de deux points de la TVA. Vous voulez donc moins d’impôts pour les riches et plus pour les pauvres ? FRANÇOIS FILLON. Quelle caricature ! On assiste impuissants au passage de notre économie sous contrôle étranger. Car il n’y a plus d’investisseurs français, on les a matraqués au plan fiscal. Les revenus du capital sont imposés à 60 % en France, contre 30 % en Allemagne. Ne nous étonnons pas, ensuite, que les investisseurs en France soient qatariens ou américains ! Revenir à une fiscalité du capital raisonnable, c’est une mesure de bon sens.

Quid de la hausse de TVA…

Je propose de transférer une partie du financement de la protection sociale sur la TVA, ce qui permettra de baisser les charges salariales qui amputent le pouvoir d’achat. Les baisses de charges et d’autres mesures comme un changement du mode de calcul des allocations familiales représenteront de 300 € à I 600 € par an de pouvoir d’achat supplémentaire.

Nicolas Sarkozy est très clair sur l’impôt sur le revenu, en promettant une baisse de 10 % pour tout le monde. Votre programme, sur cet impôt, est assez flou…

C’est au contraire clair et sans démagogie : je ne touche pas à l’impôt sur le revenu pour l’instant car je considère que ce n’est pas possible. Cette question illustre bien la différence entre nos deux programmes. Nicolas Sarkozy souhaite baisser de 17 Mds€ les charges sur les entreprises. Ça ne servira à rien, c’est trop modeste. Je propose de mettre le paquet sur la réduction des charges des entreprises avec une baisse de 40Mds€. Ma priorité est la relance de l’économie et de l’emploi.

Vous parlez d’«élargir l’assiette de l’impôt sur le revenu». Faut-il augmenter le nombre de contribuables comme vous l’aviez fait lorsque vous étiez Premier ministre ?

Augmenter le nombre de redevables est légitime, car tout citoyen devrait payer un petit quelque chose à la vie de la nation.

Si vous êtes élu, gardez-vous la réforme du prélèvement à la source ?

Je suis hostile au prélèvement à la source car il gèlera une fiscalité très injuste. Si je suis élu, j’arrêterai cette réforme.

Comment comptez-vous réduire les déficits publics?

Même si François Hollande nous laisse une quarantaine de milliards d’euros de dépenses non financées en 2017 et 2018, je souhaite l’équilibre des comptes publics en 2022. Je propose de réduire de 100 Mds€ la dépense publique au cours du quinquennat. L’effort portera à 30 % sur les dépenses d’Etat, 20 % sur celles des collectivités locales et 50 % sur les dépenses sociales. Je souhaite une réduction de 500 000 emplois dans les trois fonctions publiques

Comment y arriverez-vous ?

Si on veut réduire les déficits, il faut réduire le nombre des emplois publics. Mais si on veut que notre Etat soit performant, il faut augmenter le temps de travail des fonctionnaires. Ils devront travailler 39 heures par semaine. Mes concurrents n’ont pas de réponse précise à cette question.

Passer à 39 heures, à salaire égal ?

On ne pourra pas passer de 35 à 39 heures sans un effort de rémunération pour les fonctionnaires. L’idéal serait de partager le gain entre les agents et leur employeur. Je propose donc une négociation pour améliorer la rémunération. II faudra aussi discuter des perspectives de carrière.

20 Mds€ de baisse des dotations aux collectivités, c’est le double de ce qu’a fait le gouvernement…

Oui, il va falloir continuer à baisser les dotations des collectivités locales. Pour que ce soit possible, nous donnerons plus de liberté dans leur gestion, grâce à moins de normes et la possibilité de sortir du statut de la fonction publique territoriale.

Allez-vous privatiser des entreprises publiques ?

Je veux reprendre la politique des privatisations. L’Etat est présent dans des entreprises sans que personne n’en tire de bénéfice. Quel est l’intérêt de rester au capital de Renault ?

Vous voulez « réécrire » la loi sur le mariage pour tous. Cela veut-il dire que vous, président, il n’y aura plus de mariage entre personnes du même sexe ?

Non. Bien qu’hostile au mariage pour tous, je ne veux pas revenir sur un fait acquis qui ne ferait que dresser un peu plus les Français les uns contre les autres.

Mais Sens commun, une association issue de la Manif pour tous, vous soutient…

J’en suis heureux, car il y a chez eux des valeurs que je partage, mais je ne réponds pas à toutes leurs revendications, dont celle d’abroger la loi. Je souhaite en revanche réécrire le volet concernant le droit de la filiation en inscrivant comme principe qu’un enfant est toujours le fruit d’un homme et d’une femme.

C’est remettre en cause l’adoption par les couples homosexuels ?

L’adoption sera toujours possible, mais elle ne pourra plus être plénière. En clair, la loi ne permettra pas de considérer qu’un enfant est de manière exclusive fils ou fille de deux parents du même sexe. La procréation médicalement assistée (PMA) doit, elle, être strictement réservée, pour raison médicale, aux couples hétérosexuels.

En 2005, alors ministre de l’Education, vous aviez renoncé à votre réforme du bac. Comment croire que vous irez au bout de celle que vous prônez aujourd’hui ?

Ce n’est pas la rue qui m’a fait reculer, mais le président Chirac. Je ne pouvais pas avoir à dos les syndicats étudiants et le président ! Mais si je suis élu, elle se fera. Je propose un bac avec une part de contrôle continu et cinq épreuves au choix.

Un récent rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire dit que la France est le pays le plus inégalitaire de l’OCDE. Comment rendre l’école plus juste ?

En arrêtant de reculer devant le diktat d’organisations syndicales qui verrouillent le système. 40 % des élèves en CM2 ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux. L’urgence est la réforme de l’école primaire. Je voudrais qu’elle commence dès 5 ans, que 75 % de son temps soit consacré à la lecture-écriture-calcul et qu’il ne soit plus possible de la quitter sans avoir le niveau requis pour entrer dans le secondaire.

Vous souhaitez aussi le retour de l’uniforme…

Je ne prône nécessairement pas le costume-cravate, mais une tenue choisie par chaque établissement, comme un jean et un tee-shirt de la même couleur. Au moment où le pays est bousculé par les débats sur les symboles vestimentaires (voile, burkini), je propose de mettre en place cette tenue uniforme. L’éducation passe aussi par l’autorité et le respect.

Votre remontée dans les sondages, à quoi l’attribuez-vous ?

Il n’y a pas de remontée dans les sondages parce que les sondages ne valent rien. Je constate qu’il y a une dynamique de progression, je le sens sur le terrain depuis un certain temps. Le match de la primaire se jouera de façon très serrée entre Alain Juppé Nicolas Sarkozy et moi. Seul mon projet peut redresser le pays.

Selon des écoutes réalisées pendant la campagne des municipales à Paris en 2013, Bernard Squarcini, l’ex-patron du Renseignement intérieur, a demandé à Nathalie Kosciusko-Morizet de vous « tuer », politiquement bien sûr. Réclamez-vous, comme Rachida Dati, l’exclusion de NKM de la primaire ?

Je ne demande l’exclusion de personne Mais toutes ces rumeurs éclairent d’un jour extrêmement désagréable une certaine façon de faire de la politique.

Le ralliement de Valérie Pécresse à Alain Juppé, c’est une trahison ?

Je suis déçu, mais sans doute est-elle encore plus gênée que moi. II y a encore peu de temps, elle disait qu’elle hésitait entre Nicolas Sarkozy et moi, et qu’Alain Juppé ne correspondait pas à ses attentes. Je vois bien que lorsque tous les matins on présente Juppé comme le grand favori, ça peut peser sur les esprits. Mais Valérie Pécresse se trompe, parce que je serai au second tour.

Au sujet des confidences de François Hollande, seriez-vous prêt, comme Eric Ciotti, à saisir la justice pour violation du secret-défense ?

François Hollande n’est jamais devenu chef de l’Etat, il a un problème d’autorité, de dignité Sa conception du pouvoir est floue. La démarche de M. Ciotti est vaine, puisque le président bénéficie d’une immunité. La seule procédure qui peut être conduite, c’est celle de la destitution mais elle n’a aucune chance d’aboutir, puisque la majorité du Parlement est nécessaire. Reste que je trouve choquant que le sujet ne soit pas débattu. Quand François Hollande met son casque et prend son scooter pour rendre des visites discrètes, ça fait un buzz médiatique gigantesque. Quand il commet une faute aussi grave que de livrer des secrets d’Etat, on a l’impression que ça ne heurte personne.

Cela mérite une destitution ?

Il est grave qu’un chef d’Etat passe autant de temps avec des journalistes pour convaincre qu’il est un « vrai président » parce qu’il a fait supprimer des personnes, qu’il leur montre des plans secret-défense pour tenter de leur prouver qu’il tient la barre. C’est une faute objective, contraire à l’intérêt national, et, sur le plan psychologique ça en dit long sur les fragilités et l’orgueil déçu du personnage.