Le politologue Dominique Reynié rappelle que le mouvement des Gilets jaunes est né de l’augmentation de la taxe carbone et du passage aux 80 km/h, et non, selon lui, d’une volonté de lutter contre les inégalités.

Selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et proche de la droite modérée, le pays est en train « de se fourvoyer en laissant le discours sur la réduction des inégalités dominer le débat ».

Les inégalités sont au cœur de la colère des Gilets jaunes. Pourtant, la France est selon l’OCDE l’un des pays où elles sont les plus faibles. Comment expliquez-vous ce décalage ?

DOMINIQUE REYNIÉ. En France, la redistribution divise par quatre les inégalités de revenus entre les 10 % les plus riches et les 10 % les moins riches ! Nous ne ferons pas mieux sans briser la création des richesses. Il n’y aurait plus rien à distribuer. Le mouvement des Gilets jaunes n’est pas né d’une revendication égalitariste mais de l’augmentation de la taxe carbone et du passage aux 80 km/h, devenus insupportables parce que succédant à de multiples hausses de prélèvements et de réglementations décidées en quarante ans. Puis,le mouvement des Gilets jaunes s’est métamorphosé. La revendication égalitariste a été imposée par l’extérieur, signe que le mouvement a été repris en main par des organisations politiques, en particulier le Rassemblement National (RN) et la France Insoumise (FI).

Le mouvement n’est plus apolitique comme au début ?

En effet. Ces thèmes ne relèvent pas d’une décision des Gilets jaunes. Tout comme le référendum d’initiative citoyenne, ce sont des problématiques imposées par le Rassemblement national, la France Insoumise et Dupont-Aignan. De même, le rétablissement de l’ISF ne vient pas des Gilets jaunes mais des partis politiques, y compris le PS. Ils cherchent à tirer un bénéfice de la crise tout en espérant empêcher la constitution d’une liste Gilets jaunes aux Européennes, car elle réduirait leur score.

Dans les cahiers de doléances, ces revendications figurent pourtant au premier plan…

Ces thèmes ne sont pas représentatifs des Gilets jaunes historiques. Ils ne demandaient pas le rétablissement de l’ISF mais l’annulation de la hausse de la taxe carbone, autrement dit la baisse de la pression fiscale. Les Gilets jaunes ne parlent pas du chômage, l’un des principaux facteurs d’inégalités. Ils ne sont pas allés manifester devant le Medef, ni ne revendiquent des augmentations de salaires. Initialement, ils dénoncent une réglementation qu’ils jugent insupportable et la hausse constante des prélèvements obligatoires, d’autant plus que, dans la France des villes petites, moyennes et rurales, l’accès aux services publics est devenu de plus en plus difficile. Le mouvement initial des Gilets jaunes est né d’inégalités territoriales combinées à une politique fiscale et réglementaire jugée punitive, loin de nos traditionnelles mobilisations sociales. De même, la signification des doléances est très incertaine.

Que voulez-vous dire ?

Il y a 47 millions de citoyens en France. Combien vont aller dans les mairies ? Moins de 20 % alors que Mélenchon, Le Pen et Dupont-Aignan totalisaient ensemble plus de 45 % des suffrages à la présidentielle. Ceux qui écrivent sont-ils représentatifs du mouvement initial des Gilets jaunes, spontané, autonome et apolitique, ou du mouvement actuel, organisé, repris en main et politisé ? On est en train de se fourvoyer en laissant ce discours sur la réduction des inégalités dominer le débat, avec l’ISF, la hausse de l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation… C’est une machine à exaspérer la France des classes moyennes. On ne l’entend pas quand elle dit : assez de prélèvements et de règlements ! Attention de ne pas oublier que là est le cœur de la colère initiale.