Favorable au droit à l’IVG, j’estime que la décision d’y recourir est d’une extrême gravité. Mon opinion est en passe de devenir un délit. C’est ce que vient d’annoncer la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol, au micro de France Info, le 17 septembre.

L’interview commence par une entrée en matière surprenante de la part du journaliste qui interroge la ministre. Il déclare : « La loi Veil qui a dépénalisé l’avortement en France, une loi qui continue d’être combattue, de manière détournée. Sur Internet, il y a des sites, ivg.net, sosgrossesse.net, sosbebe.org, qui en fait sont des leurres et emmènent sur de la propagande anti-IVG. Ce n’est plus devant les cliniques qu’on s’enchaîne aujourd’hui, c’est sur Internet que la lutte se poursuit. » Le journaliste ne fournit pas les raisons pour lesquelles ces sites seraient des « leurres » – soit ici une action visant à tromper quelqu’un – et leur contenu, de la «propagande ». Il ne donne pas la parole à leurs animateurs, il ne rapporte pas leur point de vue. Le journaliste conclut par une équivalence entre l’action illégale des commandos antiavortement et le contenu des sites dénoncés.

C’est dans cet esprit que la question se précise : «Avez-vous, comme ministre, des moyens d’agir?» A cela, Laurence Rossignol répond. «Les opposants n’ont jamais désarmé. Pas une fois, pas une heure, pendant ces quarante ans, ils n’ont cessé de chercher à dissuader des femmes, à affaiblir leur droit à l’IVG. Et aujourd’hui, effectivement, leur nouveau terrain de jeu, ce sont les sites Internet, très pervers.» Laurence Rossignol révèle l’existence de ce qu’il faut bien appeler une police privée lui permettant de déclasser les opinions réprouvées par le gouvernement : « Nous avons déjà (réorganisé), avec Google en particulier, le référencement, de façon à ce que le site officiel qui est celui du gouvernement, ivg.fr, soit le premier accessible.» On comprend que cette action de censure, confirmée par la ministre, existe en dehors de la volonté du législateur. Echappe-t-elle aussi au contrôle du premier ministre, responsable devant le Parlement ? La question ne lui est pas posée.

La ministre prévient qu’une nouvelle étape commence : « Maintenant, il faut aussi aller dénoncer la duplicité et la pointer. Il existe des outils juridiques qui ont été créés pour, justement, dissuader et limiter l’impact de ces opposants à l’IVG.» Et la ministre annonce la création prochaine d’un délit d’opinion. Mais quelle opinion s’agit-il de combattre ? II suffit de se rendre sur les sites pointés par le journaliste et la ministre pour voir qu’ils ne constituent pas un « leurre » ni ne cherchent à prendre les apparences d’un site officiel. Ils ne dissimulent pas que l’IVG est un droit. Ils alertent, parce qu’ils pensent devoir le faire, à tort ou à raison, contre les décisions précipitées, contre les pressions qu’exerceraient dans certains cas les hommes sur les femmes (sosgrossesse.org) ; ils abordent aussi la souffrance et la détresse que peuvent éprouver les femmes après un avortement (sosbebe.org). Fournir des raisons de ne pas avorter est donc en train de devenir un délit.

Laurence Rossignol poursuit «Alors, de mon point de vue, c’est un délit d’entrave numérique. Je veux dire une chose : le fait d’être hostile à l’IVG est une opinion. Donc c’est protégé par la liberté d’opinion. On peut dire « Je suis hostile a l’IVG », mais tromper des jeunes filles, tromper des femmes en leur disant : « Venez sur mon site et je vais vous donner des informations sur l’IVG « , et en réalité : « Je vais vous donner des fausses informations et je vais vous dissuader », ça, c’est d’une autre nature. » Ce nouveau délit, précise le journaliste, exposera à une peine de deux ans de prison et à 30 000 euros d’amende.

Les questions soulevées par ces sites alternatifs sont pourtant recevables. Evidemment, ils ne sont pas favorables a la manière dont se pratique aujourd’hui l’IVG, mais cette appréciation releve de leur liberté. En revanche, le site gouvernemental ivg.Gouv.fr, créé en 2013, ne permet aucune hésitation : il décourage la recherche d’informations alternatives. « Pour toute information sur l’avortement, privilégiez les sites d’information officiels édites par le ministère de la Sante ou ses partenaires », peut-on y lire. S’il dénonce l’absence de neutralité des sites dénonces, il s’en exonère lui-même totalement : « Certains sites Internet que vous trouverez via/par les moteurs de recherche vous indiqueront qu’ils proposent une information neutre et médicale mais, sont en réalité édites par des militants contre l’avortement.» On est abasourdi de lire qu’il accuse les sites alternatifs de militer contre l’IVG : « en consacrant par exemple une grande part de leur contenu a la maternité et aux soi-disant complications et traumatismes liés à une IVG. » Sont-ce là des opinions à réduire au silence ?

Sur le site du gouvernement, la possibilité de conséquences négatives de l’IVG est expédiée par un gynécologue avec une légèreté choquante : « La majorité des études scientifiques sérieuses qui ont été publiées sur le sujet montrent qu’il n’y a pas de séquelle à long terme psychologique de I’ avortement. Il n’y a pas de syndrome post-traumatique qui persisterait à distance, plusieurs années après un avortement. Au moment de l’IVG, c’est sûr que ce n’est pas un moment très agréable à passer. Mais là, c’est comme pour la douleur physique, il y a des femmes qui le vivent on va dire plutôt bien (c’est un homme qui parle ici !) et puis il y a des femmes qui le vivent plutôt mal : donc qui sont tristes, qui pleurent. Et à ce moment-là, il ne faut pas hésiter à demander à des professionnels formés à l’accompagnement psychologique de vous aider. »

La ministre ne voit pas que c’est précisément un tel dogmatisme qui justifie les sites alternatifs. Sauf procès d’intention, on ne trouve pas sur les sites pointés une hostilité au droit à l’IVG : aucune apologie de l’entrave à l’IVG, laquelle serait inacceptable – même si vient en mémoire la complaisance des socialistes avec ces militants qui foulent au pied le droit de propriété, la liberté de travailler et la liberté du chercheur en détruisant les plants expérimentaux d’OGM. En ce qui concerne l’IVG, l’appel à la réflexion constitue désormais une opinion que ce gouvernement juge urgent de réduire au silence. Loin des précieux enjeux de santé, loin du légitime droit des femmes, le projet de créer un délit d’entrave numérique n’est que l’expression d’une radicalisation idéologique.C’est une nouvelle menace pour la liberté de penser.

DOMINIQUE REYNIÉ, Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique