"Ce moment a montré de manière emblématique combien est intenable le discours de négation de la science porté par les populistes", estime le politologue Dominique Reynié.

« Ce moment a montré de manière emblématique combien est intenable le discours de négation de la science porté par les populistes », estime le politologue Dominique Reynié.

Les populistes peuvent se réjouir du retour en grâce de l’Etat-nation et de la souveraineté. Mais leur satisfaction ne pourrait n’être que de courte durée.

C’est une interrogation récurrente ces dernières semaines : les régimes populistes tirent-ils profit du coronavirus ? Selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et professeur à Sciences Po, les réponses apportées à la crise, spécialement par l’Union européenne, les confronteront rapidement aux limites de leur discours.

Le Covid bénéficie-t-il aux mouvements et régimes populistes ?

J’observe d’abord que leur critique systématique des « sachants », des élites intellectuelles ou scientifiques, se heurte là une réalité irréductible : la lutte contre le Covid suppose la découverte par les chercheurs de traitements appropriés, voire d’un vaccin. Nous redécouvrons combien notre confort personnel et le progrès de l’humanité dépendent de notre degré de connaissance scientifique du monde, et en particulier du vivant. Il s’agit donc d’une dépendance à l’égard des conditions de la vérité ; l’efficacité d’un traitement médical doit faire l’objet d’une évaluation scientifique. Cela prend du temps, cela suppose le respect d’une méthode précise, le contrôle par des personnes compétentes, la publication des résultats dans des revues spécialisées afin de soumettre le résultat au jugement des pairs, etc.

Dans la rhétorique populiste, la vérité d’un discours est contenue dans la force et la conviction avec lesquelles il est énoncé. Je ne prends pas Donald Trump pour un président aussi caricatural que je le lis souvent, mais il faut admettre qu’il a été à l’origine d’un épisode stupéfiant devenu fameux : on l’a vu, en conférence de presse, se lancer dans une liste de remèdes manifestement sortis de son imagination et destinés à combattre le Covid-19.

Ce moment a montré de manière emblématique combien est intenable le discours de négation de la science porté par les populistes. Les consultations populaires, la démocratie participative ou la démocratie directe ne nous aideront pas à mettre au point une riposte virologique, et on ne peut valider une proposition thérapeutique par référendum.

La catastrophe économique liée au coronavirus leur offre toutefois une occasion en or de torpiller les gouvernements en place, non ?

Sur ce point, on ne peut pas exclure que l’argumentaire populiste sorte renforcé dans un premier temps, mais ce sera en raison des effets économiques et sociaux de la pandémie. Nous entrons dans une période où les oppositions, quelles qu’elles soient d’ailleurs, peuvent tirer profit de la crise en faisant oublier la raison première de la catastrophe – la crise est d’abord sanitaire, l’émergence du virus n’a rien à voir avec les performances de tel ou tel gouvernement européen.

Mais en effet, à partir du moment où l’on passera aux conséquences de la pandémie, pour mettre en avant le chômage, le recul du pouvoir d’achat, etc., nous pourrons alors voir monter une fièvre souverainiste, une nouvelle poussée du discours populiste au sein du discours politique. C’est en réalité déjà à l’oeuvre : la plupart des partis modifient leur programme et leurs propositions, parfois loin de leurs lignes idéologiques, pour s’aligner sur ce qu’ils croient voir monter dans l’opinion.

Où il est question de repli national et de frontières closes…

Oui, mais le Covid-19 est devenu une figure de la globalisation, et cette globalisation apparaît comme une réalité imparable, inévitable. La pandémie montre la porosité de l’univers, l’impossibilité de rester à l’écart du monde, et ce, chacun peut le vivre dans son quotidien, où qu’il soit sur la planète, de façon presque expérimentale. On voit bien que la mondialisation ne se résume plus au déplacement des humains, des capitaux ou des marchandises. Nous savons désormais que nous sommes à la merci de crises globales, de nature financière, sanitaire, terroriste, migratoire, etc. et qu’elles ne peuvent se régler que par une mutualisation des forces.

Je fais le pari que le discours populiste prônant la mise à l’écart du monde va se trouver défié par cette réalité. Les frontières ne peuvent pas rester durablement fermées. Le monde entier renoue déjà avec l’envie d’acheter, de vendre, de circuler, de s’affairer pour assurer son quotidien. Voyez le protectionniste Donald Trump : il a été obligé de rouvrir en partie ses frontières pour importer du matériel sanitaire chinois.

La difficulté de l’UE à trouver une réponse concertée dans les premiers temps de la crise ne va-t-elle pas donner de solides arguments aux populistes, europhobes notoires ?

En Europe, l’évidence va s’installer que nous ne pouvons pas espérer une sortie de la crise sans la puissance de l’Union européenne. Le procès qui lui a été fait d’une inertie de départ ne tient pas. Elle n’a pas failli, pour la bonne raison qu’elle n’a pas de compétence en matière sociale et sanitaire. Pourquoi ? Parce que les États, notamment en raison de la pression exercée par cette opinion ici souverainiste, là populiste, ailleurs les deux, n’ont pas voulu qu’il en soit ainsi.

Comment auraient réagi les partis populistes si, par exemple en septembre 2019, il avait été question de bâtir une Europe de la santé ? Nous aurions vu une levée de boucliers, accompagnée de cris furieux contre ce qui aurait été assimilé à une « libéralisation » du secteur, à une menace mortelle pesant sur des modèles sanitaires performants, la France se rangeant d’elle-même parmi les meilleurs, sans lésiner sur les compliments…

Plus encore, les populistes devront faire oublier que la Commission européenne a proposé un plan de relance de 750 milliards d’euros avec des conditions très favorables aux pays les plus touchés, et que la Banque centrale européenne injecte massivement des euros pour amortir la crise, ce qui, sans préjuger de la suite, est un grand soulagement en France, en Italie ou en Espagne.

C’est souvent dans des pays qui connaissent une forte présence populiste que la proposition franco-allemande sur la mutualisation des dettes a soulevé le plus de réactions d’espoir. Les populistes vont devoir préciser leur position sur l’Europe, faire connaître leurs solutions. Plus encore, les sommes en jeu sont l’expression d’une puissance dont aucun pays n’est plus capable, peut-être à l’exception de l’Allemagne, mais l’Allemagne est dépendante d’une Europe en bonne santé économique.

On peut y voir la démonstration que la puissance encore disponible sur le vieux continent dépend d’une étroite coopération entre les États. Les populistes sont confrontés aux limites de leur discours, dont la colonne vertébrale repose sur l’idée de séparation. Aujourd’hui, le mot-clé est celui de « mutualisation ». Il me semble que l’Europe européanise les populistes. Les citoyens des pays membres ont conscience de la modestie de leur puissance.

L’Euro est un frein à leur ascension, dites-vous. Pourquoi ?

Avec la Fondation pour l’innovation politique, j’ai mené une enquête dans chacun des 19 pays de la zone euro, où les populistes sont très influents, les résultats sont librement téléchargeables (page 114 du tome I de notre étude Démocraties sous tension) : l’attachement à l’euro (62%) domine largement l’attachement à l’Europe (49%). La cause est simple et forte : l’euro est reconnu comme une réalisation européenne, dont l’utilité est empiriquement vérifiable. Pour préserver leur patrimoine matériel personnel, les Européens font désormais confiance à leur monnaie européenne, mutualisée, l’euro.

L’euro, au moins tant qu’il tient, constitue donc un puissant verrou à la progression des populistes. En France comme ailleurs, ce n’est pas un « plafond de verre » qui bloque leur ascension, mais ce que j’appelle un « plafond monétaire », c’est-à-dire le désir majoritaire de ne pas tout perdre dans une élection : assurances vie, fonds euros, valeur de son patrimoine ; c’est la conviction partagée par les Européens que tout cela fondrait comme neige au soleil si l’euro venait à disparaître. Là aussi, c’est l’idée que la mutualisation est préférable à la séparation.

Victor Orban qui fait voter un amendement interdisant la critique de la gestion du Covid-19 par son gouvernement ; Rodrigo Duterte, président des Philippines, lançant, à propos de ceux qui ne respectent pas le confinement : « Tuez-les par balle »… Le coronavirus n’offre-t-il pas l’occasion aux régimes populistes de libérer leurs penchants autoritaires ?

Dans tous les systèmes politiques, une pandémie fournit des raisons légitimes de remettre en place des mécanismes de contrôle. Dans une démocratie comme la nôtre, le confinement a bel et bien été obligatoire. Bien sûr, dans les pays autoritaires, cette dimension, déjà présente, peut être exacerbée. On a pu le voir dans les pays de l’Europe centrale et orientale. Mais n’oublions pas que chaque pays possède son expérience existentielle. Des pays comme la Hongrie, la Pologne, la République tchèque ou encore les États Baltes, ont de bonnes raisons de craindre l’Histoire, de se sentir exposés aux risques de démantèlement. Ils ont souvent le sentiment d’avoir été dépecés, écrasés, après l’une et l’autre des deux guerres mondiales.

Les pays d’Europe centrale et orientale forment un ensemble fragile et vieillissant, où sont devenus
extrêmement sensibles des sujets comme l’immigration, l’islam, les conflits interculturels, la perte de ce que je nomme le « patrimoine immatériel », qu’ils considèrent que nous avons abandonné, dans l’ancienne Europe de l’Ouest. Mais ce sont des sociétés vivantes. En Pologne, la société civile résiste fortement par son attachement à l’Europe. Il en va de même en Hongrie, où la popularité d’Orban n’a pas empêché la défaite de son parti à la mairie de Budapest, à l’automne 2019.

Comme les Polonais, les Hongrois savent bien que l’horizon de la Hongrie, si ce n’est pas l’étroite coopération européenne, sera la ferme domination de la Chine. Et je ne suis pas sûr qu’ils jugent réjouissante une telle perspective. De fait, Orban lui-même sait et dit qu’il ne veut pas quitter l’Union européenne. La crise du Covid-19 pourrait amener les Européens à souhaiter réaffirmer leur solidarité dans un monde plus globalisé que jamais.