Les instituts de sondage ont à nouveau sous-estimé le score de Trump aux Etats-Unis. Un échec qui interroge jusqu’en France : les professionnels de l’opinion sont-ils en capacité d’estimer le ressentiment protestataire ?

Joe Biden va devenir le 46e président des Etats-Unis. Les instituts de sondage l’avaient prédit. Ils ressortent pourtant exsangues de cette élection à couteaux tirés. Certes, ils avaient envisagé la suprématie du candidat démocrate à l’échelle du pays. Mais la vague bleue attendue n’a pas déferlé sur de nombreux Etats, notamment dans certains swing states (« Etats bascules »), Etats-clés dont la population est pourtant scrutée au microscope.

« Cela soulève la question de savoir si l’industrie des sondages, devenue une obsession nationale à l’ère du journalisme de données et des prévisions statistiques, peut survivre à une autre crise de confiance », écrit ainsi le New York Times dans un article publié mercredi 4 novembre et dont le titre est sans ambiguïté : « Les enquêtes ont encore sous-estimé Trump. Et personne ne sait pourquoi. » Il y a quatre ans déjà, la victoire de ce dernier n’avait pas été anticipée par des sondeurs soudain myopes face à la montée du populisme.

« Vote caché »

Cette déconvenue, moins flagrante mais réelle, place une nouvelle fois les professionnels de l’opinion au cœur d’un débat : sont-ils en capacité de bien mesurer le ressentiment protestataire ? Une controverse qui intéresse les politologues et sondeurs français, à moins de deux ans de l’élection présidentielle, au moment où les mouvements populistes sont largement implantés en Europe.

Depuis mercredi, certains articles de la presse américaine affirment que le choix des hommes blancs de plus de 65 ans en faveur du président sortant a été sous-estimé. Comme s’il existait un « vote caché » populiste, notamment de la part des plus diplômés subissant une pression sociale avant de se lâcher dans les urnes. « Plus il y a une stigmatisation dans l’espace public ou dans les médias d’un candidat, plus cela favorise deux phénomènes liés au populisme : l’approbation ostentatoire en faveur de cet homme ou de cette femme politique ; mais aussi un vote caché, une sorte d’opposition au système qui ne se manifeste que dans l’isoloir », analyse Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Cette dissimulation oblige les instituts à travailler en permanence sur leurs outils de correction. « Le vote caché, c’est un débat qui existe depuis très longtemps. Il existait pour le Parti communiste, pour le Front national [FN]. Il n’y aura jamais un outil parfait et une solution unique, mais il faut trouver des méthodes évolutives, résume Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP. On parle des hommes blancs, mais il est intéressant de voir qu’une partie des Latinos, des Noirs, des femmes ont parfois été moins anti-Trump qu’anticipé. Cela montre que le comportement électoral n’est jamais monocausal. »

En France, les intentions de vote du FN sont corrigées à la hausse depuis de très nombreuses années. Un coefficient de redressement qu’il a fallu adapter au fur et à mesure de la dédiabolisation menée par Marine Le Pen. En 2015, lors des élections régionales, ou même en 2017, la fille de Jean-Marie Le Pen était même un peu surestimée avant le premier tour. Un recul que n’auront pas les sondeurs si une nouvelle figure populiste émerge, un peu comme leurs homologues américains en 2016.

Joe Biden a donc eu des résultats en deçà de ses espérances dans une partie de l’électorat latino, notamment en Floride. Les instituts arrivent-ils à capter aussi bien toutes les catégories de la population ? Les entretiens et les questionnaires en ligne passent-ils à côté de catégories moins joignables ? Relativisant fortement l’idée d’un vote caché, le Wall Street Journal souligne que le développement des portables ne facilite pas le travail des professionnels, mais évoque aussi une opposition plus frontale : la frange radicalisée de l’électorat républicain refuserait de répondre aux questions. De façon plus marginale, des électeurs pourraient même tromper délibérément les instituts, incarnations du « système ». En France, lors de la dernière présidentielle, Ipsos avait décidé de constituer un très gros panel de près de 10 000 répondants, l’Ifop avait un échantillon glissant avec 500 nouvelles personnes interrogées tous les jours. Avec succès. « Il y a une fracturation de la société, chez eux, comme chez nous, d’où l’importance de travailler sur l’échantillon », poursuit M. Dabi.

Une page blanche

Aux Etats-Unis, comme en France, les sondeurs essaient d’affiner les projections en intégrant les choix politiques passés des personnes interrogées, les proximités partisanes, etc. Un travail remis en question par certains. « Il y en a qui pondéreront leurs données en tenant compte de beaucoup de choses – le vote des élections précédentes, le taux de participation, des éléments du passé pour se projeter dans l’avenir. C’est prendre les choses à l’envers, et je ne le fais pas », analyse ainsi la politologue Ann Selzer dans le New York Times. Selon elle, chaque élection doit maintenant être considérée comme une page blanche. Où les thématiques particulières (Covid, vaccins, « gilets jaunes », etc.) pèsent fortement sur les choix, influençant les fins de campagne.

« L’électeur antisystème est aussi une sorte de hackeur, il veut faire planter le système, il veut casser le modèle. Quelles que soient les idées finalement, son comportement électoral poursuit ce but », pense M. Reynié, auteur du livre Les Nouveaux Populismes (Pluriel). Découle de ce raisonnement une question fondamentale : comment mieux intégrer l’agitation des réseaux sociaux aux projections ? Les instituts français les scrutent, par exemple, avec Synthesio, une entreprise rachetée par Ipsos, en travaillant sur les couplages de mots (« Trump » et « Covid »). « Il faut à la fois être très attentifs et aussi très prudents, relativise M. Wallard. Grâce à l’intelligence artificielle, ils permettent d’analyser les dynamiques, il faut bien sûr les intégrer aux analyses, mais le bruit autour d’un candidat ne permet pas de prédire les intentions de vote. Certains l’ont tenté en France en 2017… » Une référence aux analyses de Filteris qui avaient annoncé la qualification de François Fillon au second tour. « Il faut les intégrer et même aller plus loin en regardant sur quel type de plate-forme le contenu est publié, estime de son côté Dominique Reynié. A l’époque de la campagne législative en Grande-Bretagne remportée par Boris Johnson, on s’est aperçu que les achats d’espaces politiques sur Google n’avaient pas le même effet que s’ils étaient publiés sur Facebook. »

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