L’affaire commence en septembre 2012. Une publication dans un journal scientifique de Gilles-Éric Séralini et ses collaborateurs a eu droit à une couverture médiatique mondiale, illustrée par trois rats devenus les plus célèbres au monde, en raison des tumeurs grosses comme des balles de ping-pong dont ils étaient porteurs. Cette publication affirma que la consommation par des rats de grains du maïs transgénique NK603, en présence ou non de l’herbicide glyphosate, ou encore l’exposition à cet herbicide seul induiraient des tumeurs en nombre accru et plus précocement.

L’histoire de l’emballement médiatique sur cette affaire, les réactions politiques et scientifiques, jusqu’au discrédit scientifique final de la publication, sont détaillées dans mon étude publiée par la Fondapol.

Quels sont les facteurs qui ont contribué à un tel succès médiatique ?

L’opération de communication inclut aussi deux livres, un documentaire diffusé par France 5 et un film. Mais cela ne suffit pas à expliquer le succès initial, dès le 19 septembre 2012, quand le Nouvel Observateur lança la campagne médiatique. Qu’un média réputé sérieux soit à la manoeuvre a certainement joué un rôle déterminant, au moins en France. Le second média à avoir joué initialement un rôle clé est l’Agence France Presse (AFP) qui a diffusé la seule parole de Séralini urbi et orbi. Il faut préciser que des conditions inhabituelles d’embargo furent imposées aux journalistes :  pour avoir accès à la publication avant parution, ces derniers devaient s’engager à ne pas solliciter d’avis critiques pendant cette période d’embargo. En plus de ce « verrouillage » afin d’éviter les commentaires critiques, la force des dépêches de l’AFP fut encore augmentée par l’inclusion de la sur-réaction du Ministre de l’Agriculture de l’époque.

Il faut mentionner également qu’il manque dans la publication et dans la communication qui l’accompagna la photo d’un rat témoin, qui n’a pas consommé ce maïs et n’a pas été exposé délibérément à l’herbicide. Or il est clair que ces rats contrôles étaient aussi atteints de tumeurs, car les rats âgés de cette race en développent spontanément (l’expérience à durée deux ans). Il s’agit manifestement d’une manipulation de l’image, qui a considérablement renforcé le pouvoir de conviction des allégations de Séralini et de ses amis.

De l’utilité d’avoir un service scientifique pour un média

Pour le journaliste non-spécialisé traitant de cette affaire (et pour bien d’autres personnes) l’accusé avait le profil idéal d’un présumé coupable : un OGM, et de plus produit par Monsanto ! La presse française généraliste s’aligna ainsi presque unanimement sur le message que Séralini avait choisi de propager.

Firent exception des médias possédant un service de journalistes spécialisés en science. Peut-être avaient-ils en mémoire les publications passées de Séralini déjà réfutées par toutes les agences d’évaluation des risques qui les avaient examinées.

Il est aussi frappant que les études récentes, financées grâce à l’argent du contribuable, et qui ont démontré que la consommation de ce maïs n’avait pas les effets délétères allégués en septembre 2012, n’ont pas eu le même retentissement médiatique. C’est encore les journalistes spécialisés qui en ont le plus parlé.

Les leçons ont-elles été tirées de cette affaire ?

Des publications scientifiques présentant des conclusions fragiles peuvent-ils encore séduire la presse quand l’accusé a une mauvaise réputation a priori ? A l’évidence, oui ! C’est souvent le cas d’études au protocole expérimental contestable et portant sur des « produits chimiques » (comprendre « de synthèse », à l’exclusion des produits « naturels »).

Il est évident aussi que pour certains journalistes militants, Séralini reste une voix crédible…

Le « cas d’école » que représente cette affaire Séralini est-il enseigné dans les écoles de journalisme ? Je n’en sais rien, mais il mériterait de l’être…