Entretien de Robin Rivaton paru dans Le Figaro le 30 octobre 2014.

Crises économique, sociale, politique. Dans la profonde mélancolie qui frappe la France subsistent quelques optimistes. C’est le cas de Robin Rivaton. Le jeune économiste pointe la nouvelle confiance des Français dans la liberté d’entreprendre, un dynamisme qui contraste avec les visions anachroniques de nos dirigeants politiques.

Le Figaro : Votre livre contient un vibrant hommage à notre pays: vous constatez ainsi son retard mais refusez d’adopter la vision décliniste omniprésente. Les crises politique, morale, économique, sociale ne soulignent-elles pas cependant un malaise profond chez nos concitoyens? Notre modèle n’est-il pas à bout de souffle?

Robin Rivaton : Je suis réaliste : les infrastructures socio-économiques qui guident les comportements individuels dans ce pays ne fonctionnent plus, en témoignent les statistiques. Toutefois, je m’écarte des théories déclinistes car je constate la vitalité extraordinaire des Français. Il faut les sortir de la dépression, en leur rappelant que l’histoire est cyclique et que notre retard par rapport à nos voisins, important, est toutefois rattrapable.

Le Figaro : On constate dans votre livre un paradoxe entre, d’une part, le pessimisme des Français envers la façon dont évolue leur pays, et leur optimisme vis-à-vis de leur propre avenir. Comment l’expliquez-vous?

Robin Rivaton : Je distingue les infrastructures, collectives, partagées, et la culture, individuelle et restreinte. Au niveau individuel, les Français sont confiants dans leurs capacités. C’est lorsqu’ils confrontent ce regard aux infrastructures qu’ils déchantent: ils constatent alors l’inefficacité de l’État et l’absence d’améliorations. Nos élus ont en effet dévoyé le mot «réforme» en l’utilisant pour qualifier ce qui n’est en réalité que des petits arrangements sans relief. Dans les faits, notre système étatiste, ses institutions bureaucratiques et sa démocratie représentative n’ont guère changé depuis la fin de la IIIe République. Les élus n’ont malheureusement pas encore perçu la révolution culturelle des Français.

Le Figaro : Votre livre décrit un second paradoxe, entre la montée de l’individualisme sur fond de mondialisation, d’une part, et l’apparition de nouvelles formes de solidarité, d’autre part…

Robin Rivaton : Je récuse les positions déclinistes et dangereuses qui opposent deux France, parlent de déchirures, de fractures sociales Aucune fragmentation n’est irrémédiable. Plutôt que d’individualisme, je parlerais de différenciation. Chaque individu
souhaite se différencier de ses semblables, comme le montre l’engouement actuel pour le tatouage ou le fitness, qui rend chaque corps unique. De plus, le lien social entre les Français n’est pas distendu. Il a simplement changé. Les gens ne sont plus enserrés dans les cercles de sociabilité habituels, comme le syndicat, la famille ou le village. De nouvelles formes de solidarité les remplacent, et sont non pas organiques mais désirées, comme l’engagement associatif, caritatif, politique ou culturel. Ces réseaux de solidarité ont été redynamisés par les moyens de communication modernes.

Le Figaro : La France traverse aujourd’hui une crise économique profonde. Comment notre pays peut-il se « réinventer » ?

Robin Rivaton : Je ne pense pas que la France doive chercher à rattraper son retard, elle doit plutôt innover pour prendre de l’avance sur ses concurrents. Notre pays pourrait être en pointe sur la prise d’autonomie des travailleurs en mettant à profit le désir de liberté des Français. Il faut comprendre que la robotisation va transformer radicalement un marché du travail dominé par le salarial depuis un siècle. Les Français aiment les entrepreneurs, la côte de popularité de Xavier Mel le montre bien ! En dix ans, ils sont passés du bonnet d’âne au premier de la classe parmi les pays qui veulent le plus entreprendre. Ils partagent la même volonté d’indépendance qui motive les entrepreneurs et le cycle vertueux est enfin enclenché, les succès des uns stimulant l’envie des autres.

Le Figaro : Vous considérez que la France, qui dispose d’immenses ressources, et dont vous louez l’énergie, n’arrive pas à se sortir de la crise à cause du « carcan » de l’État. Le cœur du problème est donc politique ?

Robin Rivaton : Aujourd’hui, en comptant abstentionnistes, émigrés et non-inscrits, près d’un Français sur deux ne vote pas, or la seule offre électorale manquante est une offre réformiste. Le virage social-libéral du gouvernement comme les nouvelles propositions de la droite ne suffisent pas. Les politiques ne parviennent donc pas à regagner la confiance des Français, annihilée par les discours prétendument réformistes tenus pendant des années. Or, le candidat qui prendra le risque de transformer radicalement l’État sera soutenu par ces électeurs déçus. À long terme, les réformes de fond ne pourront être évitées. Reste à savoir quel responsable politique aura le courage de les entreprendre.

Le Figaro : Qui serait le plus apte à déclencher cette « étincelle politique » qui mettrait en branle la reconstruction du modèle français vers le « lib-réalisme » ?

Robin Rivaton : À l’image de l’Italie, cela ne sera ni un technocrate comme Monti, ni un populiste comme Grillo mais un pur produit du système, Renzi, qui un jour comprend que ses compatriotes ont changé. Le pouvoir actuel me semble difficilement légitime car ses initiatives sont menées avec une grille de lecture dépassée du monde qui vient. À droite, je regrette qu’aucun des candidats n’ ajoute à son programme de réduction des dépenses publiques un volet positif consacré à la croissance, à l’avenir. Celui qui parviendra à se poser en rupture, qui parlera aux jeunes, aux entrepreneurs, à l’instar de Nicolas Sarkozy en 2007, celui qui dira aux Français « Faites-vous confiance », prendra irrémédiablement de l’avance. Le statut de l’autoentrepreneur est une vraie victoire sur laquelle il faut capitaliser. Il ne s’agit plus de copier l’Allemagne de 2010 mais d’inventer la France de 2020 en cassant les modèles établis.

Robin Rivaton est économiste, essayiste, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, et auteur de «La France est prête» (Les Belles Lettres, 2 octobre 2014).