En clôture de notre série estivale, le regard expert du politologue Dominique Reynié sur l’horizon politique qui s’offre à nous. Et les obstacles à contourner.
C’est lui qui, arrivé à la tête de la Fondation pour l’innovation politique en 2008, ajouta le terme « progressiste » à la définition de ce think tank libéral réputé. On en déduira aisément que le politologue Dominique Reynié, connu pour ses travaux sur l’opinion publique et les populismes, porte un intérêt particulier à la question du changement en politique. L’avenir, dit-il, doit être vu sous l’angle de l’innovation technologique et de la cohésion européenne. Seule parade contre les forces du repli qui minent nos sociétés désemparées.

Quelle est votre définition du progrès en politique ?

Dominique Reynié : Il est important de différencierle progrès du changement. Le changement est une loi de la vie ; tout se fait et se défait constamment. Le progrès, en revanche, est le changement maîtrisé et guidé, la capacité de se glisser dans le mouvement vivant de l’Histoire pour susciter des transformations utiles à l’accomplissement de nos vies.

Y a-t-il une certaine paresse à penser politiquement le progrès aujourd’hui ?

D. R. Les dirigeants ne parviennent pas à dessiner un horizon désirable, ce que les grandes idéologies prenaient en charge. Mais l’absence d’horizon, et donc de direction, empêche toute mobilisation, engendrant une forme dangereuse d’anomie et de dépression politique. Or, comme les propositions en faveur d’un changement divisent aussitôt énoncées, la plupart des politiques, craignant de se retrouver dans le camp des perdants, préfèrent se contenter de cet état anomique.

Quels en seraient les grands marqueurs ? La démocratie participative, comme l’ont réclamée les gilets jaunes ?

D. R. Je ne crois pas à la réalité d’une telle demande. Les travaux en science politique montrent que très peu d’individus se saisissent des outils participatifs lorsqu’ils les ont à disposition. Les gens ont leur vie, ils doivent souvent se bagarrer au quotidien et n’ont guère le temps ou l’envie, à la fin de la journée, de filer à des réunions. Les demandes de démocratie participative proviennent de milieux politiques de gauche qui revendiquent des procédures alternatives à l’élection parce qu’ils ont fait leur deuil d’une victoire électorale.

Dans quels domaines agir, alors ?

D. R. Le futur sera marqué par des bouleversements inouïs. Beaucoup se feront au détriment de l’Occident, ce qui est inédit au moins depuis la Renaissance. Il est vital et urgent de montrer que nous ne serons pas les simples spectateurs, c’est-à-dire les perdants, de ce grand changement ; il affecte non seulement le monde, mais aussi pour la première fois l’humanité elle-même, par les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les sciences cognitives. En Occident, les Etats-Unis sont à la manoeuvre. Si les Européens ne prennent pas part à ce changement, le progrès quittera l’Europe, ainsi que le pouvoir et la prospérité qui vont avec.

Alors que la demande de justice sociale reste forte, les partis sociaux-démocrates historiquement étiquetés « progressistes » se sont effondrés ; n’est-ce pas paradoxal ?

D. R. Ces formations ont bénéficié d’une configuration historique particulière – des excédents budgétaires, une démographie jeune, une croissance forte, peu de dépenses sociales parce que peu de retraités, une école moins coûteuse. Lorsque ces éléments se sont défaits, les partis sociaux-démocrates, incapables de donner de nouveaux droits matériels – c’est-à-dire plus de pouvoir d’achat -, ont alors accordé des bénéfices immatériels : des libertés nouvelles, par exemple. Le problème est que ces droits concernaient bien davantage les classes moyennes supérieures que les classes populaires. Sommes-nous capables d’abandonner le but d’une réduction des inégalités, par définition inaccessible, au profit d’un projet d’éradication de la pauvreté ?

Quelles valeurs rattachez-vous, plus fondamentalement, au progressisme?

D. R. La liberté, la justice, et j’y ajouterai la connaissance, la capacité humaine à trouver des solutions à des problèmes pratiques. Dans le cas du défi environnemental, certains préconisent la décroissance. Je préfère considérer que nous allons surmonter cet obstacle comme nous l’avons toujours fait, par l’innovation. Grâce aux progrès des biotechnologies, par exemple, nous pouvons promouvoir des plantes plus résistantes au stress hydrique, donc moins consommatrices d’eau, et moins sensibles aux insectes, donc moins dépendantes des insecticides, etc.

Selon le politologue américain Ronald F. Inglehart*, lorsque la satisfaction des besoins premiers est menacée, les sociétés se détournent des valeurs progressistes de la postmodernité : l’émancipation personnelle, la soif de liberté, l’écologie… Vous partagez cette analyse ?

D. R. Oui, l’épanouissement de soi est une tendance anthropologique ; il est dans la nature humaine de chercher à s’accomplir selon des chemins que l’on se choisit. Mais on le fait en fonction du cadre matériel dans lequel on évolue. Le sentiment, et parfois la réalité, d’une dégradation des conditions matérielles insensibilisent au recul des libertés. Dans une phase de dégradation de leurs conditions d’existence, dues notamment à la globalisation et à la transition démographique, des individus vont revenir à des formes d’existence plus sécuritaires, plus communautaristes, pour compenser l’incertitude du monde.

Les populistes sont-ils des ennemis du progrès ?

D. R. Il y a un lien, en effet, en ce sens que leur clientèle est composée des groupes sociaux déçus et destitués par les changements de la modernité. Les populistes apparaissent dans les phases de déstabilisation historique. Ajoutons que le progressisme implique d’accorder un pouvoir important aux experts, aux savants, aux innovateurs ; c’est une figure parfaite de l’élitisme que dénonce le discours populiste.

Et le macronisme, est-il un progressisme ?

D. R. Pour le moins, le parti LREM le revendique explicitement. Dans le débat public, le progressisme semble être devenu le programme d’un seul parti, celui au pouvoir. Mais le progressisme ne doit pas seulement s’illustrer sur le terrain des valeurs ; il lui faut aussi une dimension pratique, celle que donne l’innovation technologique. Il n’est pas impossible qu’Emmanuel Macron incarne le progressisme dans une société de plus en plus sceptique face au progressisme, et plus tentée que jamais par le discours de la force politique figurant le plus l’antiprogressisme : le Rassemblement national.

L’Union européenne est-elle toujours porteuse d’un changement positif ?

D. R. Les nations qui composent l’UE sont des nations démocratiques, où les citoyens sont censés pouvoir peser sur le destin de leur pays. Or, isolé, l’Etat-nation n’est plus capable de tenir cette promesse dans notre monde d’entités immenses – les Big Tech, l’empire chinois, les pandémies, les crises financières, etc. Si l’on veut que le changement ait les vertus d’un progrès, il faut redimensionner la puissance publique à l’échelle de la politique globale. C’est exactement la réponse que l’Europe peut apporter.

* Les Transformations culturelles. Comment les valeurs des individus bouleversent le monde ?, PUG, 2018.