Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse le recul des droits politiques et des libertés publiques dans plusieurs pays ayant un rôle-clé dans les grands équilibres internationaux. L’historien américain Robert Darnton parle d’un bouleversement majeur qu’il appelle le « changement de climat politique ». Il s’agit d’un refroidissement. Nous vivons une époque de progression de l’autocratie et de régression de la démocratie, écrit-il dans le New York Times. Question légitime : va-t-on vers une marginalisation continue du mode de gouvernement démocratique ? Tendance de fond ou coup de froid passager ?

L’ONG Freedom House, qui scrute les mouvements de la démocratie, est pessimiste. « Pour la treizième année d’affilée, la démocratie décline dans toutes les régions du monde », disait-elle, fin avril, dans son document annuel sur les évolutions de la liberté (« Freedom in the World 2019 »). Le phénomène prend des formes différentes. Des Etats démocratiques évoluent vers la dictature. Certaines des plus établies des démocraties connaissent des tentations autoritaires. Enfin, de puissantes nations assurent la promotion de l’autocratie, présentée comme le régime politique de l’avenir.

De 2005 à 2018, un peu partout dans le monde, droits politiques et libertés publiques ont décliné. Attaché à défendre la singularité démocratique de l’Union européenne (UE), à quelques jours de l’élection de son Parlement, Jean-Dominique Giuliani, le président de la Fondation Robert Schuman, observe : « La balance entre Etats démocratiques et régimes autoritaires penche chaque jour un peu plus vers les seconds. » Même si l’UE, à Budapest ou à Varsovie, souffre de formes plus ou moins bénignes du virus autocratique, il y a un réel exceptionnalisme européen – à précieusement sauvegarder.

Chocs structurels et simultanés

Le mode de gouvernement démocratique céderait du terrain sous l’effet combiné de chocs structurels et simultanés : inégalités ; réchauffement climatique ; migrations ; révolution technologique permanente ; démolition du paysage médiatique par les réseaux sociaux. Face à la montée des périls, la tentation autoritaire se nourrirait d’une prétention supérieure à l’efficacité. On demande à voir. Pour comprendre l’éternelle renaissance de la tyrannie, Darnton, dans son article du New York Times (édition du 2 janvier 2019), conseille de relire Voltaire.Sur la séduction qu’exerce la dictature, on peut aussi remonter à Shakespeare, dit un autre grand sachem d’Harvard, l’érudit Stephen Greenblatt, dans son Tyrans, Shakespeare raconte le XXIe siècle (Prix Pulitzer, Saint-Simon, 186 p., 20 €).

Tenons-nous-en aux faits. « Le monde démocratique est fragilisé », conclut, sondages à l’appui, une étude passionnante menée dans 42 pays démocratiques et publiée cette semaine par la Fondation pour l’innovation politique – textes et infographies en accès libre sur le site Fondapol.org. En 1992, plus de la moitié des Etats de la planète étaient des démocraties, rappelle Dominique Reynié, le directeur de la Fondapol. La vague de démocratisation va se prolonger un moment, puis s’arrêter au début du XXIe siècle, dit M. Reynié.

Constat unanime au sein des 28 membres de l’UE : la démocratie « fonctionne mal ». Plus l’on va à l’est et au centre du continent et plus le jugement est sévère. Il n’empêche, dans une sorte de consensus churchillien, une écrasante majorité des personnes interrogées au sein de l’UE plébiscite la démocratie comme « le meilleur système de gouvernement possible » – et tout particulièrement la « démocratie représentative », n’en déplaise aux tenants de la démocratie « illibérale » et autres démago-nationalistes célébrant le culte du chef.

Trump facilite la banalisation

En ces temps de mondialisation avancée, ce qui change, c’est aussi le rapport à la tyrannie. Elle choque moins. On s’y fait et, si on ne la justifie pas, on l’admet – au nom de la lutte contre le djihadisme, de la non-ingérence, de la stabilité dans telle ou telle région ou tout simplement au nom du business. Ce n’est pas céder à une forme de néo-droit-de-l’hommisme benêt que de dire que l’Egypte du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi ressemble à ce qu’a été le Chili d’Augusto Pinochet.

On peut défendre le principe que les droits de l’homme ne peuvent être le déterminant principal d’une politique étrangère et s’interroger sur l’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salman – commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, ordonnateur de la torture de jeunes Saoudiennes qui ont eu le tort de défendre les droits des femmes ; l’Arabie Saoudite, où 37 « opposants » viennent tout juste d’être décapités au sabre et qui recevait au même moment la crème des investisseurs occidentaux venus prendre la saveur d’une future participation dans l’Aramco, la compagnie pétrolière nationale.

Donald Trump facilite cette banalisation de la dictature. Il aime le tyran Kim Jong-un, il trouve que Sissi « fait du bon boulot » et le jeune Ben Salman est un protégé. Sans doute faut-il être saisi d’une crise d’angélisme aigu pour s’en étonner. Tout cela redonne confiance aux tenants de l’autocratie. Plus besoin de singer les démocraties occidentales ; les autocrates font du prosélytisme. Ils vantent les mérites de leur système et diabolisent l’idée occidentale – décadente et déclinante, disent-ils.

La Chine de Xi Jinping exporte ses « applis » permettant d’instaurer le contrôle numérique d’une population. Dans un article écrit pour la Nezavissimaïa Gazeta (traduit et commenté sur le site de la Fondation pour l’innovation politique), l’essayiste russe Vladislav Sourkov dénigre la démocratie libérale. Il assure que le XXIe siècle sera dominé par le modèle poutinien de gouvernement, appelé à connaître un grand « succès à l’exportation ». Sourkov est l’un des conseillers de Vladimir Poutine qui communie avec ses alliés de l’ultradroite européenne dans la détestation de l’UE. « Pour la première fois depuis son avènement, la démocratie a perdu l’assurance d’inspirer le monde », écrit Dominique Reynié.