Tribune. Les dernières semaines ont vu surgir, au sein du gouvernement, un débat sur le possible report au-delà de 62 ans de l’âge légal de la retraite, initié par l’aile droite de la majorité et par Bercy. Il a suscité des échos favorables au sein de la droite et une exaspération légitime de Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire chargé de la réforme des retraites et des syndicats.

En effet, ces tentatives contreviennent aux engagements mêmes du président de la République de ne pas toucher à ce paramètre dans le cadre de la réforme. Elles placent donc en porte-à-faux celui qui la conduit et a réaffirmé cet engagement lors du premier bilan de la concertation avec les partenaires sociaux le 10 octobre 2018.

Le principe d’un report de l’âge de la retraite est un totem de longue date de la droite et de tous ceux qui ne voient dans le système de retraite qu’un coût financier qu’il est urgent de contenir en raison du vieillissement de la population. Cette vision strictement comptable occulte les vrais enjeux d’une réforme, qui sont d’abord sociaux et humains. Les Français n’ont plus confiance dans leur système de retraite.

Urgence de la réforme pour remettre de l’équité et de la justice

Au moins trois quarts des actifs le jugent fragile, inégalitaire, dépassé et incapable de leur assurer à l’avenir une retraite satisfaisante (enquête de la Fondation pour l’innovation politique, novembre 2018). Ce constat est très préoccupant pour un système par répartition qui repose sur le principe de la solidarité de long terme entre les générations.

Rappelons que selon ce principe, les actifs cotisent pour les retraités d’aujourd’hui parce qu’ils sont persuadés que les jeunes générations financeront avec la même détermination leurs pensions lorsqu’ils seront à leur tour retraités. Que le doute s’installe sur l’équité et la pérennité de cette longue chaîne de solidarité entre générations, et il en sera fini de la retraite par répartition.

La défiance exprimée massivement par les Français à l’égard de leur système de retraite met en évidence que l’urgence de la réforme est d’abord de remettre de l’équité et de la justice dans un pacte de solidarité intergénérationnelle devenu pacte de sacrifice, notamment aux yeux des jeunes. Ces derniers ont l’impression que les aînés ne leur laissent que des dettes puisque les réformes paramétriques successives, portant principalement sur l’âge légal et la durée de contribution exigée pour une retraite pleine, ont fixé des retraites toujours plus lointaines et moins généreuses sans aucune contrepartie pour les actifs.

Le report de l’âge de liquidation de la retraite n’a pas correspondu à un allongement de la vie active

Dès lors, revenir à une réforme paramétrique de plus, comme les tenants du report de l’âge de la retraite l’évoquent, ne pourrait qu’approfondir encore la défiance des Français à l’égard de leur système de retraite. Pire, elle risquerait paradoxalement d’être inefficace pour contenir les dépenses sociales.

Car si les réformes précédentes ont eu le mérite d’avoir réussi à stabiliser le coût financier des systèmes de retraite autour de 14 % de PIB et reporté les âges de liquidation à 62 ans et même à 63 ans en 2030, elles n’ont pas prolongé la vie active dans les mêmes proportions. Ainsi, un salarié sur deux qui liquide sa retraite à 62 ans aujourd’hui est déjà sorti du marché du travail et se trouve au chômage, dans les minima sociaux, en invalidité ou en inactivité.

Repousser encore la borne d’âge risque donc d’accroître la précarité des plus précaires et ainsi de creuser encore les inégalités en fin de carrière et à la retraite tout en ne produisant pas les résultats escomptés en termes d’équilibre financier. Car c’est bien l’allongement de la vie active qui est le meilleur paramètre pour équilibrer les comptes de la retraite, puisque dans le même mouvement il élargit le nombre de cotisants et diminue d’autant le nombre de pensionnés.

Or le report de l’âge de liquidation de la retraite n’a pas correspondu, en France, à un allongement de la vie active. Ces deux âges sont déconnectés et la sortie définitive du marché du travail se situe actuellement autour de 60 ans avec un taux d’emploi d’à peine 30 % pour les 60-64 ans, l’un des plus bas d’Europe.

Importance du pacte de solidarité intergénérationnelle

Dans ces conditions, le report de l’âge de la retraite ne ferait que transférer à d’autres budgets sociaux la couverture de cette nouvelle précarité, sans réduire pour autant l’enveloppe globale des dépenses sociales. Remédier à cette déconnexion supposerait une politique active de l’emploi ciblant les secondes parties de carrière, afin de s’assurer que les quadragénaires bénéficient des évolutions de carrière, de la formation et de la prévention en matière de santé au travail leur permettant d’être à terme des quinquagénaires et sexagénaires performants pour les entreprises.

Mais à ne se focaliser que sur le coût financier du système, on ignore le pacte de solidarité intergénérationnelle qui sous-tend les retraites par répartition. Il est donc urgent de revenir à l’esprit des origines qui a présidé à la création de la Sécurité sociale en 1945 et qui instituait un pacte mutuellement profitable entre les trois générations coexistantes, par lequel chaque génération dépendait de la suivante dans un équilibre entre droits et devoirs qui couvrait les trois temps de la vie : éducation, travail, retraite.

Toutefois, l’allongement de la vie et les mutations du travail ont, dès la fin du XXe siècle, bouleversé l’équilibre de ce pacte et provoqué un déficit d’équité et de multiples fractures générationnelles. Désormais quatre générations coexistent et non plus trois, et ce sont les seniors qui héritent de leurs parents âgés alors que la durée de retraite a été portée à vingt-huit ans en moyenne. Ces transformations imposent à l’évidence de réviser les manières de concevoir la solidarité et l’équité entre les générations.

Restaurer la confiance

Les réformes paramétriques ont ignoré cette exigence. Dès lors, le pacte a été perçu comme injuste et la légitimité même du système remise en cause, car elle était fondée sur l’équité intergénérationnelle de long terme, aujourd’hui mise à mal. A force de se focaliser sur la soutenabilité financière des retraites, leur soutenabilité sociale a été mise en péril et la défiance à l’égard du système s’est généralisée.

Il est urgent de revenir à des échanges mutuellement profitables pour les quatre générations en présence et donc de proposer un « new deal » générationnel dans lequel les contributions apportées par chaque génération sur l’ensemble du cours de leur vie doivent s’équilibrer avec les rétributions qu’elles reçoivent.

Ce « new deal » pourrait se matérialiser en une série d’accords solidaires, tels que des promesses d’investissement en formation ou en qualité du travail pour les jeunes en échange du report de leur âge de retraite. La construction de ce pacte intergénérationnel équilibré devrait être au cœur de la grande réforme systémique engagée actuellement. Il est seul capable de restaurer la confiance de tous dans un système de retraite par répartition au XXIe siècle juste, équitable et stable, et, au-delà, de reconstruire la cohésion sociale dans la société de longévité.