INTERVIEW – Le directeur de la Fondation pour l’innovation politique pointe les anomalies des sondages, la difficulté de scruter une opinion incertaine et contradictoire. Il en conclut qu’il serait bien téméraire d’affirmer que l’élection est pliée pour François Fillon.

LE FIGARO MAGAZINE – On répète sans cesse que les sondages se trompent, et pourtant tout le monde semble considérer que Marine Le Pen et Emmanuel Macron seront les deux qualifiés du second tour. Qui croire?

Dominique REYNIÉ – Si on lit ces sondages, Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont les mieux placés. Mais, si on les replace dans le contexte de cette présidentielle, on relève de très nombreuses anomalies. Cela montre la difficulté grandissante du travail des sondeurs, qui doivent faire face à une opinion de plus en plus mouvante.

Jusqu’à maintenant, les sondages des présidentielles étaient plutôt fiables, à l’exception notable de 2002…

Oui, à l’exception de 2002, dont le contexte est très proche du nôtre, puisqu’il s’agissait aussi d’une élection où l’offre politique ne satisfaisait pas les Français, qui ne voulaient au fond ni du président sortant, ni du premier ministre sortant. Mais il faut se souvenir aussi de 1995. Jusqu’en février de cette année-là, les sondeurs croyaient connaître le nom du vainqueur, Edouard Balladur. J’avais à l’époque écrit un de mes premiers articles, qui s’intitulait: «Y a-t-il une élection après les sondages?» Or, non seulement Balladur n’a pas passé le premier tour, mais Lionel Jospin s’est retrouvé trois points devant Jacques Chirac. Les enquêtes annonçaient le contraire.

Vous parlez d’une opinion mouvante. Les électeurs sont-ils susceptibles de changer d’avis à la dernière minute?

Les campagnes d’aujourd’hui obéissent à des logiques de décision tardive. Les électeurs, aussi longtemps que possible, retardent soit leur décision, soit la vérité de leur décision: voyez le Brexit, l’élection de Trump, l’Autriche, les Pays-Bas ou encore la primaire à droite. Il y a des tendances, mais l’opinion se fixe dans les derniers jours. Le seuil de qualification pour accéder au second tour sera très bas, autour de 22 %. Il n’est donc pas hors de portée pour Fillon. Peut-être y est-il déjà.

Quels sont les ingrédients de cette incertitude?

Prenons les prévisions en matière d’abstention. Elles oscillent pour le moment, selon les instituts, entre 30 et 35 %. Or l’abstention moyenne d’un premier tour à une présidentielle depuis 1965 est de 19,75 %, avec le record à 28,4 % en 2002. Supposons que l’abstention soit en fait au niveau de 2002, cela donne 3,3 millions d’électeurs supplémentaires et 7 millions si l’on retrouve le niveau moyen! De quoi tout bouleverser ! Il y a beaucoup de flottement aussi parmi ceux qui annoncent leur intention de voter…En effet : un tiers nous disent qu’ils peuvent changer d’avis, ce qui est beaucoup, même si c’était déjà le cas en 2012. Mais ce niveau est très élevé dans le vote Macron. Parmi ceux qui déclarent leur intention de voter pour lui, 52 % disent qu’ils font un choix par défaut, 48 % par adhésion. Il est le seul des quatre présidentiables sérieux dont le vote par défaut l’emporte sur le vote d’adhésion. Pourquoi penser que tous les électeurs intentionnels seront des électeurs réels ?

Y a-t-il encore d’autres anomalies?

Le seul indicateur cohérent est celui du FN. Les intentions de vote en sa faveur reflètent son étiage électoral de 2015. Oui, le total des voix de droite que l’on mesure dans les sondages. Il est à l’inverse du rapport de force droite-gauche constaté depuis 2012. Pendant le quinquennat, la droite a dominé la gauche dans tous les scrutins : 18 des 22 élections partielles, les municipales, les départementales, les européennes et les régionales. Aux départementales de mars 2015, la droite représentait entre 33 et 43 % des voix. Dans les sondages de cette présidentielle, elle n’atteint pas 23 % (si l’on inclut le vote Dupont-Aignan). Le total des voix de droite est inférieur à celui de la gauche, qui est actuellement autour de 42 %. Et il y a deux ans à peine, la gauche était sous la barre des 35 %. Le seul indicateur cohérent est celui du FN. Les intentions de vote en sa faveur reflètent son étiage électoral de 2015.

Est-ce l’effet des affaires? Ou d’un rejet des réformes qui toucherait aussi une partie des électeurs de droite?

Les affaires ont un impact. On mesure l’intention de voter pour un candidat soumis à un tapis de bombes médiatiques, donc, évidemment, les électeurs abandonnent le candidat ou diffèrent leur soutien. C’est ici que le sondé peut dissimuler sa réponse ou la décaler dans le temps. J’ai du mal à croire que 30 à 50 % de l’électorat de droite se serait volatilisé.

Les enquêtes par internet qu’utilisent les instituts de sondages favorisent-elles certains candidats ?

Les électeurs de Macron ou de Mélenchon sont plus présents et plus disponibles sur le net que ceux de Fillon, par exemple, dont l’électorat est plus âgé. Il est par ailleurs difficile d’étalonner le vote en faveur de Macron, car il n’existe aucun point de repère électoral, ni pour lui ni pour En Marche!

Qui vous paraît le mieux placé pour faire barrage à Marine Le Pen?

Macron souffre d’une fragilité face à Le Pen, contrairement à ce que je lis un peu partout. Ce serait un second tour caricatural à haut risque. Elle aura d’ailleurs beau jeu de se tourner vers le peuple de droite pour lui dire: on vous a volé votre élection ; je fais un pas vers vous, je renonce à la sortie de l’euro.

Fillon a-t-il raison de dire qu’il est le seul à pouvoir dégager une majorité aux législatives ?

C’est un argument important. L’absence de perspective parlementaire avait joué contre Bayrou en 2007. Macron bénéficie d’un contexte plus favorable pour convaincre: il est plus haut et la gauche est décomposée. Soulignons un point : plus l’accès au second tour sera laborieux, plus on devra douter de la possibilité d’une majorité présidentielle lors des législatives. Pour un candidat comme Macron, sans véritable parti ni enracinement électoral, une puissante dynamique de premier tour est indispensable pour les législatives. Pour lui, l’obtention d’une majorité aux législatives serait très compromise par un premier tour étriqué. Les Français jugent très sévèrement cette campagne : ils l’estiment « ratée »Mais Fillon qualifié au premier tour ne profiterait pas d’une forte dynamique non plus… Il bénéficiera d’un parti organisé qui représente encore le segment le plus important de l’opinion et dont les milliers d’élus trament le territoire. De plus, il est difficile d’imaginer que le désir d’alternance à droite a complètement disparu.

Depuis novembre, le « dégagisme » a fait de nombreuses victimes. Fillon ne serait qu’un nom de plus sur une longue liste…

C’est une possibilité. Cela suppose que Macron ne soit pas identifié à la majorité sortante, ce qui n’est pas encore acquis. Cela suppose aussi que la campagne soit l’occasion de déclencher un mouvement d’adhésion et d’enthousiasme autour de ce candidat. Or, les Français jugent très sévèrement cette campagne : ils l’estiment «ratée».

Mélenchon devant Fillon, n’est-ce pas le coup de grâce pour le candidat quasi élu en novembre dernier ?

Dix-huit, 17 ou 16 %? On est dans la marge d’erreur, mais le récit médiatique n’est pas le même selon que vous décidez de placer Mélenchon devant Fillon, à côté, ou de le laisser derrière…